Face aux mutations politiques en Afrique de l’Ouest, le Professeur Mamadou Fall appelle à réinvestir la culture comme levier de cohésion, de paix et de souveraineté identitaire
La conférence inaugurale, placée sous le thème général du festival :
« Mutations et crises politiques en Afrique de l’Ouest : que peut faire la culture ? »,
marquait l’ouverture officielle du cycle scientifique d’ECOFEST.
Face à un auditoire attentif, le Professeur Mamadou FALL, figure majeure de la recherche en dynamiques socio-politiques africaines, a livré un discours d’une rare profondeur, mêlant lucidité historique, rigueur académique et appel vibrant à la revalorisation culturelle. Conçu comme un espace de rencontre des arts, des savoirs et des imaginaires ouest-africains, ECOFEST paraît cette année s’imposer comme bien plus qu’un rendez-vous culturel. Dans une région secouée par : des transitions militaires, la montée des tensions communautaires, les fractures identitaires profondes, l’effritement de certains cadres régionaux, l’évolution des équilibres géopolitiques mondiaux, le festival assume un positionnement audacieux : faire de la culture un outil de lecture, de médiation et de proposition. L’inauguration de la série de panels au Grand Théâtre, avant même les spectacles, révèle cette volonté de replacer la réflexion au cœur de l’action culturelle. Le Professeur Fall, connu pour sa parole sans fard et ses analyses centrées sur les réalités africaines « par le bas », a été choisi pour porter cette première voix. cette conférence ne sera pas un exposé technique, mais une traversée. Une introspection collective. Une invitation à revisiter nos certitudes. Ce qui suit est une restitution fidèle et structurée du discours prononcé par le Professeur Mamadou Fall.
Un discours qui, selon plusieurs participants, marquera l’histoire d’ECOFEST. Culture : entre instrument de colonisation et lien de rassemblement D’entrée, il pose une tension fondamentale : « La culture a longtemps été entendue comme un instrument de colonisation, mais elle est aussi un lien entre les peuples, une valeur cardinale autour de laquelle les communautés se retrouvent. » Il rappelle que l’Afrique de l’Ouest n’a jamais été un espace culturel homogène, mais plutôt une constellation de peuples partageant des références, des mythes, des mémoires et des systèmes de valeurs dont l’unité profonde est trop souvent oubliée. Pour lui, la crise n’est jamais d’abord politique. Elle est culturelle. Le Mali : l’exemple d’une fracture ancestrale Le professeur cite sans détour : « L’exemple du Mali en est l’expression la plus acérée. Il ne s’agit pas de considérations politiques, mais de fractures culturelles et communautaires de longue durée. » Il insiste sur la nécessité de comprendre les conflits non seulement comme des affrontements contemporains, mais comme des ruptures anciennes, mal pensées, jamais réparées. La culture, seule capable de réparer les déchirures
Dans une phrase devenue l’un des moments forts de la conférence, il affirme :
« Seule la culture est à même de fédérer, seule la culture est à même de penser ces fractures. » La culture, loin d’être un simple hobby national, s’impose comme outil géopolitique, matrice identitaire, dispositif de médiation. Il dénonce la tendance persistante à réduire la culture au folklore, au spectacle ou à l’ornement. Repenser l’identité : une urgence pédagogique et politique . Le professeur développe une idée centrale : les crises actuelles en Afrique de l’Ouest sont alimentées par un déficit de reconnaissance des identités communes. « Depuis plus de 50 ans, il existe une unité culturelle communautaire en Afrique. Mais nos enseignements ne vont pas dans ce sens. » Il interpelle : nos systèmes éducatifs, nos épistémologies, nos politiques publiques, nos programmes scolaires, nos modes de développement. Selon lui, nous ignorons volontairement ce qui nous lie pour mieux reproduire ce qui nous divise. Contre les discours importés : l’africanisation des savoirs Il insiste sur la nécessité de replacer l’Afrique au centre de sa propre compréhension. La culture doit cesser d’être un « décor » pour devenir : une institution structurante, une matrice de souveraineté, une économie politique, une source de légitimité, un espace de guérison collective. « La culture, dans ses fondements, c’est une économie politique à partir des valeurs, des émotions, des lumières. » La culture comme vecteur de paix durable Dans la dernière partie de son intervention, le professeur énumère les conditions pour que la culture devienne un outil de paix en Afrique de l’Ouest : repenser les politiques culturelles comme des politiques de développement, renforcer les industries créatives pour en faire des secteurs stratégiques, soutenir les passeurs culturels (artistes, enseignants, médiateurs, griots contemporains), investir dans les identités transfrontalières plutôt que nationales, replacer la culture au cœur des médiations communautaires et politiques. Sa conclusion s’érige comme un manifeste « La culture est la sève vivante de l’être humain. Organisons-la, valorisons-la, utilisons-la comme lien entre les sociétés. C’est cela qui définit profondément l’esprit humain. » Une intronisation intellectuelle du festival ECOFEST, par cette conférence, clarifie son positionnement : ce ne sera pas un simple festival artistique, mais un lieu de pensée. La parole du Professeur Fall, articulée, audacieuse et ancrée dans les réalités régionales, vient installer un cadre : un festival qui interroge, qui dérange, qui propose. Son plaidoyer invite les gouvernements à reconsidérer les politiques culturelles non plus comme des budgets de prestige,
Fatou Ba













