Deux jours pour refonder la mémoire nationale : à Dakar, le Sénégal pose les fondations du Conseil national de la Mémoire et du Patrimoine historique

Au Musée des Civilisations noires, la cérémonie de clôture d’un atelier majeur consacre une vision ambitieuse, inclusive et souveraine de la mémoire et du patrimoine, portée par l’État et les forces vives de la Nation

Dans l’écrin solennel et hautement symbolique du Musée des Civilisations noires de Dakar, s’est tenue la cérémonie officielle de clôture de l’atelier préparatoire majeur en vue de la mise en place du Conseil national de la Mémoire et du Patrimoine historique (CNMPH). Présidée par le Secrétaire d’État chargé de la Culture et du Patrimoine historique, Monsieur Bakary Sarr, cette rencontre a marqué l’aboutissement de deux journées d’intenses réflexions, de débats nourris et de concertations approfondies entre experts, universitaires, praticiens de la culture, acteurs institutionnels et détenteurs de savoirs endogènes.

Plus qu’un simple atelier technique, ces deux journées constitueront un moment fondateur, un temps de refondation intellectuelle et politique autour des enjeux cruciaux de la mémoire, de l’histoire et du patrimoine dans le Sénégal contemporain. Dans un contexte mondial marqué par des relectures historiques, des revendications mémorielles et des défis liés à la mondialisation culturelle, le Sénégal entend se doter d’un outil stratégique à la hauteur de ses ambitions : un Conseil national capable d’éclairer, d’orienter et de structurer durablement les politiques publiques mémorielles et patrimoniales. Le choix du Musée des Civilisations noires pour abriter la cérémonie de clôture n’avait rien d’anodin. Haut lieu de la réappropriation de l’histoire africaine et de la valorisation des civilisations du continent, ce musée incarne à lui seul les enjeux portés par le futur CNMPH : restituer la profondeur historique des sociétés sénégalaises et africaines, promouvoir une mémoire plurielle et assumée, et inscrire le patrimoine dans une dynamique de transmission, de création et de développement. Au cœur de cet atelier préparatoire, deux groupes de travail ont mené des réflexions complémentaires, chacun abordant des dimensions essentielles à la mise en place du Conseil national de la Mémoire et du Patrimoine historique. Présidé par le Professeur Massamba Guèye, éminent chercheur et figure respectée du champ patrimonial et culturel, le premier groupe s’est penché sur les missions et les orientations stratégiques du futur Conseil. Dans une intervention empreinte d’humilité et de rigueur scientifique, le Professeur Guèye a tenu à préciser le contexte et la méthode de travail adoptée. Reconnaissant que certains passages des documents présentés pouvaient sembler « ramassés » ou perfectibles, il a expliqué que la densité des échanges et la contrainte temporelle avaient parfois rendu difficile une formulation pleinement aboutie. Toutefois, a-t-il rassuré, un rapport plus « léché » et plus structuré sera produit ultérieurement. L’essentiel, a-t-il souligné, réside dans la richesse des idées dégagées et la cohérence d’ensemble des propositions. Le groupe s’est organisé en deux sous-groupes : l’un consacré aux missions du Conseil, l’autre aux orientations stratégiques. Une approche méthodologique claire, présentée sous forme de tableau à double entrée, a permis de décliner les missions selon plusieurs axes majeurs. Le futur CNMPH est appelé à jouer un rôle central de proposition, de conseil et d’orientation auprès de l’État en matière de politiques publiques mémorielles et patrimoniales. Il devra formuler des avis éclairés, recommander des actions et contribuer à la cohérence globale des initiatives publiques dans ces domaines. Parmi les missions stratégiques identifiées figurent l’appui aux initiatives de préservation et de valorisation du patrimoine, qu’elles soient culturelles, muséales, associatives ou numériques. Le Conseil devra également procéder à l’audit et à la mise à jour du dispositif institutionnel et juridique existant, afin de l’adapter aux réalités contemporaines et aux ambitions nationales. Le CNMPH aura aussi pour vocation de renforcer la rigueur scientifique des narrations historiques promues par l’État. Il devra encourager la recherche, l’identification, l’inventaire, l’archivage et la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel, tout en consolidant la valeur scientifique des contenus produits. Dans une dimension résolument citoyenne, le Conseil devra veiller à l’intégration des enjeux mémoriels et patrimoniaux dans les curriculums éducatifs, favoriser l’appropriation communautaire de l’histoire et promouvoir une mémoire partagée, fondée sur la connaissance, la reconnaissance mutuelle et le respect. Autre volet essentiel : la médiation mémorielle et la cohésion sociale. Le Conseil est appelé à participer à la reconnaissance et à la mise en dialogue des mémoires plurielles, tout en contribuant à la gestion apaisée des controverses mémorielles sensibles. À travers cette mission, il s’agira de transformer la mémoire en un facteur d’unité et de résilience nationale. Enfin, le CNMPH devra jouer un rôle clé dans le rayonnement scientifique et culturel du Sénégal, en développant des partenariats nationaux et internationaux, en encourageant la coopération et en contribuant à l’attractivité culturelle du pays. Sur le plan des orientations, le groupe présidé par le Professeur Massamba Guèye a insisté sur la nécessité de faire un état des lieux exhaustif du patrimoine, d’en établir une typologie et de replacer les langues nationales au cœur des politiques publiques. La territorialisation des politiques patrimoniales, l’implication des détenteurs et gardiens du patrimoine, l’intégration du numérique dans la collecte, la conservation et la valorisation, ainsi que la réappropriation des figures féminines et des savoir-faire des femmes ont été identifiées comme des priorités. La question de la résilience du patrimoine face aux changements climatiques , érosion côtière, inondations, dégradations environnementales , a également été fortement soulignée, tout comme la nécessité de renforcer les moyens et les pouvoirs du ministère chargé de la Culture. Le groupe 2, présidé par le Professeur Rokhaya Fall, s’est concentré sur les aspects juridiques, statutaires et institutionnels du futur Conseil. D’emblée, trois grandes questions ont structuré les débats : le statut du Conseil, sa charte et son mode de fonctionnement. Les échanges ont mis en lumière un débat central : fallait-il créer un simple conseil consultatif ou doter le CNMPH du statut d’établissement public à caractère administratif (EPA) ? Les deux options ont été examinées avec rigueur, en tenant compte des dispositions de la loi d’orientation de 2022 relative au secteur parapublic. Si le conseil consultatif présentait l’avantage de la simplicité et de la légèreté administrative, la création d’un établissement public à caractère administratif offrait, quant à elle, une plus grande légitimité, une personnalité juridique propre et la possibilité de générer des ressources pour son fonctionnement. Au terme des discussions, le groupe a formulé deux recommandations majeures : la création du CNMPH sous la forme d’un établissement public à caractère administratif doté de la personnalité juridique, et la mise en place d’un fonds de sauvegarde du patrimoine culturel, destiné à soutenir durablement les actions de préservation et de valorisation. Dans son discours de clôture, le Secrétaire d’État Bakary Sarr a salué la qualité exceptionnelle des travaux et la pertinence des propositions issues de l’atelier. Rappelant que la création du Conseil national de la Mémoire et du Patrimoine historique tire sa légitimité d’une instruction présidentielle donnée en Conseil des ministres le 18 décembre 2024, il a affirmé que « la création du Conseil national de la Mémoire arrive à son heure ». Il a particulièrement mis en avant la méthodologie participative de l’atelier, associant expertise académique, savoir-faire locaux et impératifs institutionnels, ainsi que la diversité des profils mobilisés. Les résultats concrets , documents d’orientation, propositions juridiques, avant-projet de décret, recommandations pour le toilettage des textes obsolètes et stratégie nationale de la mémoire et du patrimoine , constituent, selon lui, des outils de travail précieux pour l’État. Inscrivant cette dynamique dans la Nouvelle Vision Sénégal 2050, Bakary Sarr a souligné que les ambitions nationales en matière de culture et de patrimoine exigent des réformes structurelles, des stratégies innovantes de financement et une implication accrue des communautés. En déclarant officiellement clos l’atelier, le Secrétaire d’État a réaffirmé l’engagement de l’État du Sénégal à faire du CNMPH un levier majeur de développement inclusif, fondé sur les trésors mémoriels et patrimoniaux du pays. Ainsi s’est refermée, au Musée des Civilisations noires, une séquence décisive de l’histoire culturelle contemporaine du Sénégal. Une séquence qui ouvre désormais la voie à la concrétisation d’un Conseil national de la Mémoire et du Patrimoine historique appelé à devenir la boussole d’une politique mémorielle souveraine, partagée et tournée vers l’avenir.

Fatou Ba

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