À Dakar, le philosophe sud-africain Michael Neocosmos convoque la dialectique fanonienne pour interroger la xénophobie, la crise politique et les impasses des pouvoirs postcoloniaux
Le colloque international consacré à Frantz Fanon a poursuivi ses échanges dans une atmosphère à la fois studieuse et vibrante. Ce deuxième jour, placé sous le signe de la réflexion critique et du débat sans concession, a été marqué par un keynote très attendu du philosophe sud-africain Michael Neocosmos, figure majeure de la pensée politique critique contemporaine. Devant un public composite universitaire, étudiants, militants panafricanistes, responsables culturels et simples curieux , Neocosmos a livré une allocution dense et engagée intitulée : « La dialectique dans la politique émancipatrice de Fanon et le néocolonialisme en Afrique aujourd’hui ».
Dans l’écrin symbolique de la Galerie Penc, lieu d’art et de mémoire, la parole philosophique s’est faite arme critique. À travers Fanon, Neocosmos n’a pas seulement proposé une relecture savante d’un penseur canonisé ; il a surtout cherché à réactiver Fanon comme une pensée vivante, capable d’éclairer les contradictions brûlantes de l’Afrique contemporaine : xénophobie, crise économique structurelle, épuisement des mouvements de libération au pouvoir, domination impérialiste renouvelée et déficit criant de politiques véritablement émancipatrices. D’emblée, Michael Neocosmos a posé le cadre : parler de Fanon aujourd’hui n’a de sens que si l’on accepte de le lire contre les conforts idéologiques, y compris ceux que l’on trouve dans certains discours panafricanistes institutionnalisés. Fanon, a-t-il rappelé, n’est pas un auteur de slogans, mais un penseur de la dialectique, c’est-à-dire de la contradiction, du mouvement, de la transformation historique. « Fanon nous oblige à penser politiquement, et non moralement », a-t-il souligné, insistant sur le fait que la politique émancipatrice ne se réduit ni à de bonnes intentions ni à des identités figées. Elle suppose une analyse rigoureuse des rapports de force, des conditions matérielles, mais aussi des subjectivités politiques produites par l’histoire coloniale et postcoloniale. L’allocution a été consacrée à la question de la xénophobie, notamment en Afrique du Sud, mais aussi dans d’autres régions du continent et du monde. S’appuyant sur des exemples concrets, Michael Neocosmos a vigoureusement contesté l’idée selon laquelle la pauvreté mènerait mécaniquement à la haine de l’autre. « Juste parce que tu es pauvre, cela ne veut pas dire que tu vas haïr d’autres pauvres », a-t-il martelé. Pour le philosophe, expliquer les violences xénophobes par la seule compétition pour les emplois ou les ressources relève d’un réductionnisme dangereux. La question est avant tout politique. Ce qui manque, selon lui, ce n’est pas une meilleure gestion technique de la pauvreté, mais l’absence d’une politique émancipatrice capable de nommer les véritables causes de la misère. Les pauvres ne sont pas pauvres à cause d’autres pauvres, a-t-il insisté, mais à cause d’un système économique en crise permanente, hérité du colonialisme et restructuré par le néolibéralisme global. Dans ce contexte, les étrangers deviennent des boucs émissaires commodes, désignés comme responsables de maux dont les racines sont bien plus profondes. Élargissant son propos, Neocosmos a montré que cette instrumentalisation de la xénophobie n’est pas propre à l’Afrique. Elle constitue une logique globale, observable aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. De Donald Trump aux partis d’extrême droite européens, les mêmes discours circulent : « les étrangers prennent nos emplois », « ils menacent notre culture », « ils sont responsables de notre insécurité ». Cette comparaison internationale a permis de replacer les violences xénophobes africaines dans une dynamique mondiale de crise du capitalisme, où les élites politiques, incapables ou peu désireuses de remettre en cause les structures de domination économique, préfèrent détourner la colère populaire vers des cibles vulnérables. Évoquant des épisodes tragiques en Afrique de l’Ouest, notamment les violences racistes en Mauritanie ou dans la région nord du Sénégal, Neocosmos a rappelé que le racisme et l’exclusion ne sont pas des anomalies, mais des produits politiques, fabriqués, entretenus et mobilisés pour préserver des rapports de pouvoir injustes. « Nous sommes tous ensemble » : pour une politique de l’égalitarisme radical Face à cette situation, Michael Neocosmos a plaidé pour ce qu’il appelle une politique alternative de l’égalitarisme. Une politique qui rompt radicalement avec les discours identitaires fermés et affirme, sans ambiguïté, la solidarité fondamentale entre les opprimés. « Les riches exploitent les pauvres. Les pauvres sont pauvres parce que les riches sont riches », a-t-il lancé. Cette affirmation, loin d’être un slogan simpliste, s’inscrit dans une lecture fanonienne de l’impérialisme. Qu’ils soient locaux ou étrangers, les riches participent d’un même système de prédation. Les multinationales qui pillent les ressources africaines, tout comme les élites nationales qui servent d’intermédiaires, relèvent d’une même logique impérialiste. Dans cette perspective, l’ennemi n’est ni l’étranger pauvre, ni le migrant, ni le voisin d’un autre pays africain, mais un système économique et politique qui organise l’exploitation et la dépossession à grande échelle. L’un des apports majeurs de Fanon, selon Neocosmos, est d’avoir compris très tôt le danger de la dépolitisation après les indépendances. Le philosophe sud-africain a longuement insisté sur ce point, en établissant un parallèle entre les analyses fanoniennes et l’histoire récente de plusieurs pays du Sud. Des mouvements de libération, une fois arrivés au pouvoir, perdent leur lien organique avec les masses. L’ANC en Afrique du Sud, le PT au Brésil sous Lula, certaines expériences progressistes en Amérique latine ou ailleurs : partout, le même schéma se répète. L’accès au pouvoir transforme la manière de penser et d’agir. « Quand les mouvements essaient d’obtenir le pouvoir, ils dépendent des gens. Quand ils ont le pouvoir, ils oublient les gens », a résumé Neocosmos. Ce basculement entraîne une démobilisation politique profonde. Les citoyens cessent d’être des acteurs pour devenir des administrés. La politique est confisquée par des experts, des technocrates, des institutions internationales , Banque mondiale, FMI, agences occidentales , qui imposent leurs diagnostics et leurs solutions. Dans un passage particulièrement incisif, Michael Neocosmos a opposé la pensée fanonienne à celle des grandes institutions financières internationales. Là où Fanon appelle à la créativité politique des masses, la Banque mondiale et consorts prônent des réformes technocratiques déconnectées des réalités sociales. Cette domination de l’expertise sur la politique constitue, selon lui, l’un des traits centraux du néocolonialisme contemporain. Les États africains, même indépendants en apparence, restent enfermés dans des cadres de pensée imposés de l’extérieur, qui neutralisent toute possibilité d’émancipation véritable. Fanon, a rappelé Neocosmos, nous invite au contraire à penser depuis le bas, depuis l’expérience vécue des opprimés, et non depuis les bureaux climatisés des institutions globales. En accueillant ce colloque, le Musée des Civilisations noires confirme son ambition d’être bien plus qu’un espace muséal. Il se pose comme un lieu de débat, de pensée critique et de confrontation des idées, fidèle à l’esprit de Fanon lui-même. La Galerie Penc, par son intimité et sa charge symbolique, a offert un cadre propice à cette parole exigeante. Ici, la mémoire n’est pas une célébration nostalgique, mais une ressource pour penser le présent.
Fatou Ba













