À Dakar, un livret bilingue français–wolof pour transmettre l’héritage du grand penseur panafricain aux jeunes générations
Il y a des hommages qui se contentent de rappeler une mémoire, et d’autres qui s’emploient à la faire vivre. À l’occasion de l’anniversaire de Cheikh Anta Diop, penseur majeur de l’histoire africaine, savant polymathe et figure incontournable du panafricanisme, une cérémonie d’hommage singulière s’est tenue autour de la présentation d’un livret illustré, en couleurs, spécialement conçu pour les enfants et les adolescentes. Un choix symbolique fort : parler de Cheikh Anta Diop non plus seulement dans les amphithéâtres universitaires ou les cercles savants, mais dans les langues du quotidien, à hauteur d’enfant, pour semer tôt les graines de la connaissance et de la conscience.
Organisée par Téere ak Teraanga, structure engagée dans la promotion du livre, des langues nationales et de la transmission du savoir, la rencontre s’est voulue à la fois solennelle et chaleureuse, à l’image de l’homme célébré. Dans la salle, chercheurs, enseignants, acteurs culturels ,venus découvrir un visage souvent cité, parfois mythifié, mais rarement expliqué avec simplicité : celui de Cheikh Anta Diop, savant africain parmi les plus influents du XXᵉ siècle. Un livret pour sortir le savoir de l’université Au cœur de la cérémonie, la présentation officielle du livret illustré, bilingue français–wolof, coécrit par Cheikh Mbacké Diop, physicien et fils de Cheikh Anta Diop, et Dr Adjaratou Oumar Sall, chercheure à l’IFAN et cheffe du laboratoire de linguistique. Une collaboration qui fait sens, tant elle articule filiation intellectuelle et rigueur scientifique, mémoire familiale et exigence académique. « Ce livre a été produit parce que c’est d’abord un livre de vulgarisation », explique Dr Adjaratou Oumar Sall, lors de sa prise de parole . « Il a été élaboré à la suite de l’exposition sur la vie et l’œuvre de Cheikh Anta Diop, organisée lors du centenaire l’année dernière. Nous nous sommes rendu compte que la connaissance de Cheikh Anta Diop est presque toujours réservée à l’université et aux élites africaines. Il fallait que le savoir sorte de l’université pour aller dans les familles, vers les enfants. » Ce constat est au fondement même du projet. Car, paradoxalement, le nom de Cheikh Anta Diop est omniprésent dans les discours politiques, intellectuels et culturels africains, mais son œuvre reste souvent méconnue dans sa substance, y compris chez les étudiants. « Son nom est connu, mais on ne sait pas réellement ce qu’il a fait », poursuit la chercheure. « Ce livre a pour objet de montrer aux enfants qui était ce savant africain, ce qu’il a apporté, et pourquoi il compte pour eux. » Pourquoi Cheikh Anta Diop ? Historien, anthropologue, physicien, linguiste, égyptologue et penseur panafricain, Cheikh Anta Diop a consacré sa vie à la réhabilitation de l’histoire africaine et à la reconnaissance des civilisations africaines dans l’histoire universelle. En démontrant, par des méthodes scientifiques rigoureuses, l’africanité de l’Égypte ancienne, en plaidant pour l’unité culturelle et politique de l’Afrique, et en défendant l’usage des langues africaines comme langues de savoir, il a profondément bouleversé les paradigmes hérités de la colonisation. Transmettre cette pensée aux enfants et aux adolescentes, dans des formats accessibles et dans les langues nationales, apparaît aujourd’hui comme un enjeu culturel et éducatif majeur. Il ne s’agit pas seulement de rendre hommage à un grand homme, mais de donner aux jeunes générations des outils pour penser le monde, leur histoire et leur avenir. Le choix du bilinguisme : français et wolof
Le livret est écrit en français et en wolof, un choix assumé et longuement réfléchi par ses auteurs. « Quand on fait de la vulgarisation, on la fait dans la langue du peuple », souligne Dr Adjaratou Oumar Sall. « Aujourd’hui, la langue véhiculaire du Sénégal, c’est le wolof. Il y a beaucoup de Sénégalais qui aimeraient connaître Cheikh Anta Diop mais qui ne parlent pas réellement le français. À ces personnes-là, il fallait offrir un accès direct à son histoire et à sa pensée. »Mais le maintien du français répond également à des impératifs pédagogiques et scientifiques. « La science de Cheikh Anta Diop est une science fondamentale. Il y a des terminologies complexes , archéologie, énergie, linguistique, anthropologie , pour lesquelles nous n’avons pas encore toujours des équivalents stabilisés en wolof. Le français sert alors de support, d’appui, pour comprendre et travailler la terminologie. » Le livret devient ainsi un outil d’apprentissage bilingue, en phase avec l’introduction progressive des langues nationales dans le système éducatif sénégalais. Un manuel parascolaire, que l’enfant peut lire en dehors de l’école, avec sa famille, et qui participe à l’enrichissement du vocabulaire scientifique en langues africaines.
Un objet pédagogique et symbolique Illustré en couleurs, pensé pour capter l’attention des plus jeunes, le livret raconte la vie de Cheikh Anta Diop, ses combats intellectuels, ses découvertes majeures, mais aussi son engagement pour l’Afrique. Les images dialoguent avec le texte, facilitant la compréhension et stimulant l’imaginaire. Loin d’un discours austère, le ton est narratif, accessible, presque intime, comme si le savant s’adressait directement aux enfants. Pour Cheikh Mbacké Diop, ce projet revêt une dimension profondément personnelle. Transmettre l’héritage intellectuel de son père n’est pas seulement un devoir filial, mais un engagement citoyen. Faire connaître Cheikh Anta Diop aux enfants africains, c’est leur dire qu’ils ont, dans leur histoire, des figures de science, de rigueur et de courage intellectuel, capables de rivaliser avec les plus grands noms de la pensée mondiale. Une cérémonie comme espace de mémoire et de parole La rencontre ne s’est pas limitée à la présentation du livret. Elle s’est voulue un espace de parole, de mémoire et de partage. Des chercheurs ont pris la parole, évoquant l’homme derrière le savant : sa discipline, sa détermination, son exigence intellectuelle, mais aussi son humanité. D’autres témoignages ont porté sur l’impact durable de son œuvre sur l’éducation, la recherche et la formation des générations futures. Ces échanges ont rappelé combien Cheikh Anta Diop demeure une référence vivante, dont la pensée continue d’éclairer les débats contemporains sur l’identité, la souveraineté culturelle et la décolonisation du savoir. Transmettre par les langues nationales : un acte politique et culturel Au fil des interventions, une idée forte s’est imposée : transmettre la pensée de Cheikh Anta Diop à travers les langues nationales n’est pas un simple choix pédagogique, mais un acte politique et culturel. « Ce sont des langues de connaissance, des langues de science », insiste Dr Adjaratou Oumar Sall. « Traduire sa pensée dans nos langues, c’est aussi traduire sa philosophie, son combat pour la réappropriation intellectuelle et identitaire. » Le livret participe ainsi à un mouvement plus large de valorisation des langues africaines comme vecteurs de savoir scientifique, rompant avec l’idée selon laquelle seules les langues héritées de la colonisation seraient aptes à exprimer la complexité du monde moderne.
Des perspectives numériques et une diffusion gratuite Conscients des mutations des pratiques de lecture, les auteurs et les organisateurs ont également annoncé la future déclinaison numérique du livret. « Les jeunes lisent moins, mais l’école a besoin de livres, et le numérique peut être un relais important », note la chercheure. Fidèle à l’esprit de Cheikh Anta Diop, le projet n’est pas conçu comme une entreprise lucrative. Le livret est offert gratuitement sur place, et sa diffusion repose sur un partenariat avec l’université et des acteurs culturels engagés. Téere ak Teraanga : le livre comme hospitalité du savoir
À travers cette initiative, Téere ak Teraanga confirme son engagement en faveur du livre et de la transmission du savoir. Cet hommage à Cheikh Anta Diop n’était pas un regard nostalgique vers le passé, mais un acte résolument tourné vers l’avenir. En choisissant de s’adresser aux enfants et aux adolescentes, en français et en wolof, les auteurs ont posé un geste fort : celui de croire que la pensée de Cheikh Anta Diop, aujourd’hui encore, éclairée, éduque et rassemble. Une pensée qui, transmise tôt, peut contribuer à forger des générations conscientes de leur histoire, fières de leur héritage et capables d’inventer leur propre avenir.
Fatou Ba













