À travers une exposition puissante et introspective, l’artiste plasticien Boubacar Diallo, alias Bouba, met en tension la quête effrénée de visibilité numérique et la valeur sacrée de la vie humaine, tout en rendant un hommage vibrant à Kalidou Kassé, figure tutélaire de l’art sénégalais.
Artistes, critiques, enseignants, diplomates, étudiants et amateurs d’art se pressent, conscients d’assister à un moment singulier de la scène artistique sénégalaise contemporaine. Ce 17 janvier, le vernissage de « Tes Vues / Ma Vie », exposition personnelle de Boubacar Diallo, dit Bouba, dépasse d’emblée le cadre d’un simple accrochage d’œuvres. Il s’agit d’un acte, d’une prise de parole plastique et citoyenne, d’un appel à la conscience collective dans un monde saturé d’images et de chiffres. La cérémonie s’ouvre par l’intervention de Madame Anne-Marie Faye, directrice de la Galerie nationale d’Art. D’une voix posée et chaleureuse, elle souhaite la bienvenue aux invités et salue le travail d’un artiste qu’elle accompagne depuis plusieurs années. Son discours rappelle la mission fondamentale de l’institution : offrir un espace de visibilité, de réflexion et de dialogue aux créateurs sénégalais, tout en inscrivant leurs œuvres dans les grandes interrogations du monde contemporain. En donnant carte blanche à Bouba, la Galerie nationale affirme son rôle de vigie culturelle face aux mutations sociales et technologiques de notre époque. Un thème -manifeste : Tes vues / Ma vie Le thème de l’exposition agit comme un choc sémantique. « Tes Vues / Ma Vie » met en opposition deux réalités devenues indissociables, mais profondément conflictuelles : la logique quantitative des réseaux sociaux et la valeur qualitative, intime et fragile de l’existence humaine. Les « vues », chiffres froids et obsessionnels, symbolisent la reconnaissance numérique, la viralité, la notoriété instantanée. La « vie », elle, renvoie à l’humain, à l’émotion, à la dignité, à ce qui ne se compte pas mais se ressent. Pour Bouba, ce thème est un prétexte lucide et nécessaire pour redonner espoir aux humains que nous sommes, tout en indexant l’impossible dualité entre la quête de visibilité et le respect de la vie. L’artiste ne nie ni le progrès ni l’irréversibilité des mutations technologiques. Il en reconnaît au contraire l’importance, la puissance et même les potentialités éducatives et créatives. Mais il alerte sur les dérives d’une globalisation amplifiée par les moyens modernes de diffusion, qui tend à uniformiser les pensées, les comportements et parfois même les émotions. Dans cette course effrénée aux vues, certains finissent par n’accorder aucune importance à la vie des autres. Pour plus de clics, on détruit des réputations, on influence des consciences fragiles, on bouleverse des existences par une perversité et une indécence devenues presque banales. Le monde, observe Bouba, est désormais un immense écran sur lequel le respect, la pudeur et la vie privée sont quotidiennement mis à nu, disséqués, sacrifiés. L’art comme miroir et comme résistance Face à cette réalité, « Tes Vues / Ma Vie » propose un temps d’arrêt. L’exposition invite le visiteur à se regarder en face, à ralentir, à interroger son propre rapport aux écrans et au regard de l’autre. Bouba nous rappelle qu’il est urgent d’arrêter de regarder la vie uniquement à travers les téléphones portables, et de recommencer à vivre avec les yeux, le corps et tous les autres sens. Dès les premières œuvres, le visiteur est happé par une atmosphère d’introspection et de connexion spirituelle. Les toiles dialoguent entre elles et avec le public. Traits, couleurs, points, masses, accumulations, superpositions, transparences composent un langage plastique dense et nuancé. Tantôt, l’artiste pointe du doigt une réalité sociale insoupçonnée ; tantôt, il transporte le regardeur dans un univers quasi onirique, animé par des nuances chromatiques où se déploient une multitude de formes et de signes. Les œuvres ne livrent pas de message univoque. Elles interrogent, dérangent parfois, apaisent souvent. Elles laissent place au doute, à la réflexion, à l’émotion personnelle. Bouba ne dit pas une vérité : il ouvre un espace. Bouba, entre pédagogie et avant-garde Artiste plasticien et enseignant, Boubacar Diallo est pleinement conscient des enjeux liés aux réseaux sociaux. Avant-gardiste et éducateur, il reconnaît que les espaces numériques peuvent être des lieux d’apprentissage, de solidarité et de créativité, notamment pour les jeunes générations. Mais il révèle aussi, à travers ses tableaux et installations, les conséquences d’une utilisation excessive ou non maîtrisée des écrans. Dans la sphère familiale, les écrans fragilisent parfois les liens, favorisent l’isolement et réduisent les échanges directs. Dans les lieux de travail et de formation, ils peuvent engendrer distraction, pression sociale, perte de concentration et confusion entre vie privée et vie professionnelle. L’exposition invite ainsi le public à s’interroger sur les relations humaines à l’ère du mitraillage des écrans et sur la manière de préserver un équilibre entre présence numérique et vie réelle. Loin de toute posture moralisatrice, « Tes Vues / Ma Vie » n’idéalise ni ne condamne les réseaux sociaux. Elle ouvre un espace de dialogue et de prise de conscience. Derrière chaque vue, chaque notification, il y a une vie réelle, des émotions, des choix et des responsabilités. Un art enraciné et universel enraciné dans la tradition et les valeurs sociales et humaines, Bouba conserve un regard singulier sur l’évolution de la société, les mythes, la spiritualité et les différentes sources de savoir. Son travail s’inscrit dans une continuité culturelle tout en dialoguant avec les problématiques globales.
Les traits de son pinceau évoluent dans une ambiance de clair-obscur, décrivant des mouvements rythmés, des silhouettes, des gribouillis, des masses et des empreintes. Cette écriture plastique traduit à la fois l’intensité du monde contemporain et le besoin de retour à l’essentiel. Hommage à Kalidou Kassé : célébrer les icônes de leur vivant L’un des temps forts de l’exposition est sans conteste l’hommage rendu à Kalidou Kassé, figure majeure de l’art plastique sénégalais, surnommé le pinceau du Sahel. Bouba a invité quinze artistes, entre Dakar et Thiès, à réaliser un portrait du doyen à partir d’empreintes digitales. Un geste hautement symbolique, à la croisée de la mémoire, de la transmission et de l’engagement collectif. Les doigts, tapotant la surface comme sur un écran, rappellent subtilement le clavier du téléphone ou de l’ordinateur. Le résultat est saisissant : un portrait vibrant, à la fois intime et universel, qui célèbre l’homme autant que l’artiste. Cette démarche souligne l’importance de rendre hommage aux icônes de leur vivant, de reconnaître leur apport et de renforcer leur lien avec le public. Kalidou Kassé, par son engagement dans la transmission du savoir, le mentorat et la promotion des talents, incarne un art profondément lié à la cohésion sociale et à la responsabilité culturelle. Des paroles fortes pour une exposition engagée Les discours prononcés lors du vernissage viennent enrichir la portée de l’exposition. Aboubacry Thiam, directeur de la Culture, salue un rendez-vous culturel majeur et rappelle que la culture est « la chose la mieux partagée de tous ». Il livre un témoignage personnel sur Bouba, évoquant son travail sur la ligne, la composition et l’expression du visage. Pour lui, Bouba est « un cuisinier de la ligne », un artiste qui comprend que la ligne vit, qu’elle a un caractère, un départ et un objectif. Il invite le public à visiter l’exposition comme une partition musicale, avec ses temps d’accrochage, ses moments d’ambiance et son retour au calme. Kalidou Kassé, parrain de l’exposition, souligne quant à lui la double dimension des réseaux sociaux, comparables à un couteau à double tranchant. Ils peuvent éduquer et accompagner, mais aussi nuire s’ils sont mal utilisés. Pour lui, l’art contemporain a pour mission de dénoncer et d’interroger ce qui est actuel. Il salue l’initiative de Bouba et reconnaît en lui un artiste multidimensionnel, engagé et conscient de son époque. Parcours et identité de Boubacar Diallo Né et basé à Thiès, Boubacar Diallo vit et travaille au Sénégal, où il enseigne les arts plastiques depuis 2005. Formé à l’École nationale des Arts, il enrichit son parcours par de nombreux échanges internationaux : Suisse en 2008, université d’été « Art et Paix » à Caen en 2011, séminaire des professeurs d’art plastique en Chine en 2018. Il participe à plusieurs expositions majeures, au Sénégal et à l’étranger, affirmant une démarche artistique à la fois locale et universelle. Son style, nourri par les mythes, la spiritualité et les valeurs de son environnement, aborde ses thèmes de prédilection dans le vaste contexte de la mondialisation. Une exposition comme acte de conscience « Tes Vues / Ma Vie » n’est pas seulement une exposition. C’est une expérience, un espace de questionnement, un miroir tendu à notre époque. Elle nous rappelle que, dans un monde saturé d’images, l’art peut encore ralentir le temps, réveiller les consciences et réaffirmer la primauté de l’humain. Visible du 4 janvier au 2 février 2026 à la Galerie nationale d’Art de Dakar, l’exposition offre une ambiance conviviale et propice aux échanges entre artistes et amateurs d’art. Elle invite chacun à se poser une question essentielle : que vaut une vie face à une vue ? Dans le dialogue silencieux entre les œuvres et les regards, Bouba nous propose une réponse ouverte, sensible et profondément humaine.
Fatou Ba













