Au Musée des civilisations noires de Dakar, la voix d’Aminata Fall a de nouveau résonné. Ce samedi 31 janvier 2026, l’Auditorium du Musée des civilisations noires (MCN) s’est transformé en sanctuaire de mémoire, d’émotion et de transmission. À l’initiative de l’Association de la Presse Culturelle du Sénégal (APCS), en partenariat avec le MCN, un hommage solennel, artistique et intellectuel a été rendu à Aminata Fall, diva du jazz sénégalais, figure pionnière, femme libre, et conscience artistique d’une époque fondatrice.
Intitulée « FATÉLIKU AMINATA FALL », cette cérémonie n’était pas une simple commémoration. Elle est un acte culturel fort, une réinscription de l’artiste dans le récit national, une tentative assumée de réparer l’oubli, de transmettre l’héritage et de rappeler que certaines voix, même éteintes, continuent d’éclairer le présent. Un lieu, une date, un symbole Le choix du Musée des civilisations noires n’a rien d’anodin. Institution dédiée à la préservation, à la valorisation et à la transmission des héritages africains et afro-descendants, le MCN s’impose aujourd’hui comme un espace de reconnaissance mémorielle. En accueillant cet hommage, le musée a rappelé que la musique, le jazz, la voix féminine et l’expression artistique sont des piliers majeurs de la civilisation noire contemporaine. La cérémonie s’est tenue le samedi 31 janvier 2026, quelques jours après la date de naissance d’Aminata Fall, née le 29 janvier 1930 à Saint-Louis du Sénégal, et rappelée à Dieu le 24 novembre 2002. Une temporalité chargée de sens, où le souvenir devient présence. Une cérémonie officielle, sobre et habitée Présidée par le Secrétaire d’État à la Culture, Monsieur Bakary Sarr, la cérémonie a rassemblé journalistes culturels, artistes, intellectuels, universitaires, membres de la famille d’Aminata Fall, acteurs culturels et amoureux de la musique sénégalaise. La séquence protocolaire s’est ouverte par le mot de bienvenue du Directeur du Musée des civilisations noires, Monsieur Ly, qui a salué l’initiative de l’APCS et rappelé la vocation du musée : être un lieu où les mémoires dialoguent avec le présent. S’en sont suivis : le discours du Président de l’Association de la Presse Culturelle du Sénégal, Alioune Badara Mané, le discours du représentant de la famille d’Aminata Fall, puis l’allocution du Secrétaire d’État à la Culture, Bakary Sarr.
Chaque prise de parole a contribué à dresser le portrait pluriel d’une artiste longtemps marginalisée par l’histoire officielle, mais profondément ancrée dans la mémoire populaire et artistique. Alioune Badara Mané : le devoir de mémoire comme engagement Dans un discours à la fois sobre et profondément engagé, Alioune Badara Mané, président de l’APCS, a rappelé le sens de cette initiative : « Nous avons le plaisir, vous et nous, de rendre hommage à une légende de la musique sénégalaise, en particulier du jazz d’une telle sonorité de chez nous, qui a marqué les corps et les esprits de toute une génération. »
Il a insisté sur la mission de l’APCS : accompagner les artistes, structurer la critique culturelle, former les jeunes journalistes à l’écriture artistique, soutenir les acteurs culturels et participer activement à la transmission de la mémoire nationale. En retraçant les actions passées de l’association , journées dédiées au livre, hommages à Thione Seck, activités scientifiques , il inscrit cet hommage à Aminata Fall dans une continuité logique : celle du devoir de mémoire. « C’est pour ce devoir de mémoire que nous avons pu vous réunir aujourd’hui pour rendre hommage à Aminata Fall, née le 29 janvier 1930 à Saint-Louis du Sénégal. » Bakary Sarr : une reconnaissance institutionnelle forte Le discours du Secrétaire d’État à la Culture, Bakary Sarr, il a salué l’engagement constant de la presse culturelle sénégalaise : « Depuis sa création, l’association s’est imposée comme un acteur essentiel du paysage culturel sénégalais. » Il a souligné le caractère hautement symbolique de cet hommage, rappelant que Aminata Fall fut une artiste parfois éloignée des projecteurs, mais toujours animée par la passion et l’exigence artistique. Dans le jazz sénégalais, a-t-il rappelé, elle a imposé une identité forte, alliant rigueur musicale, liberté d’interprétation et profondeur émotionnelle. Mais au-delà de l’artiste, Bakary Sarr a insisté sur la figure féminine pionnière : « Aminata Fall est une femme qui a ouvert les chemins. Une grande dame qui a montré que les femmes sénégalaises avaient toute leur place sur les scènes, dans les orchestres, dans les récits culturels majeurs. » Son parcours, a-t-il affirmé, dépasse l’individuel pour devenir un héritage collectif. Projection : “Blues pour une Diva”, un film-mémoire . Moment central de la cérémonie, la projection du film « Blues pour une Diva » de Moussa Sène Absa, réalisé en 1999, a replongé le public dans l’univers intime et artistique d’Aminata Fall. Ce documentaire de 52 minutes est bien plus qu’un portrait : c’est une archive vivante, un témoignage rare, un acte de sauvegarde patrimoniale. Tourné à un moment charnière de la vie de l’artiste , peu avant la maladie, l’amputation, puis le décès , le film capte une parole libre, lucide et profondément humaine. Moussa Sène Absa : le récit d’une rencontre décisive. Lors du panel, le cinéaste Moussa Sène Absa est revenu sur la genèse du film avec une émotion palpable. Il a raconté cette maison d’Aminata Fall, près du Centre culturel français, devenue un véritable hub de la culture urbaine sénégalaise :
« Une vieille baraque, mais tellement habitée. Tout le monde mangeait là, tout le monde se retrouvait là. » C’est dans cet espace de discussions, de musique, de cinéma et de liberté qu’est née l’idée du film. Face à une artiste d’une richesse exceptionnelle mais marginalisée, il décide d’agir : « Je ne comprenais pas que cette dame, avec autant de potentialité, n’arrive pas à produire. » En 24 heures, le tournage démarre. Le film révèle une femme libre, courageuse, assumée, d’une grâce rare. Un témoignage précieux, aujourd’hui inestimable. Panel : “Aminata Fall, lumière sur l’héritage d’une Diva” Le panel, moment de réflexion intellectuelle, a réuni : Moussa Sène Absa, Baba Diop , Pr Ibrahima Wane et Aboubacar Demba Cissokho (comme modérateur) Pr Ibrahima Wane : Aminata Fall et l’histoire . Pour le professeur Ibrahima Wane, Aminata Fall ne peut être dissociée de son époque. Sa musique raconte Saint-Louis, le jazz naissant, l’indépendance, les défis sociaux et économiques d’un Sénégal en construction. « Aminata Fall, c’est une figure de la musique sénégalaise naissante qui cherche à raconter la société avec ses propres langues. » Le film, selon lui, réussit à instituer toute une carrière, toute une histoire, en moins d’une heure.
Baba Diop : Saint-Louis et le courage d’une femme . Baba Diop, journaliste et témoin de l’époque, a rappelé le courage qu’il fallait, pour une femme, de monter sur scène dans les années 1950-60 : « On disait que les musiciens allaient devenir des vagabonds. L’art n’était pas fait pour des gens dits dignes. » Aminata Fall a bravé ces préjugés, imposant sa voix dans les boîtes de nuit de Saint-Louis, notamment au Cocotier. Une présence qui a marqué toute une génération. Les prestations artistiques : quand l’hommage devient vivant. L’hommage ne s’est pas limité aux mots. Il s’est incarné dans la création contemporaine. Samira Fall, slameuse, a offert un texte vibrant, entre mémoire et filiation.
Kya Loum, artiste chanteuse, a ébloui la salle avec sa performance et Élias, artiste peintre, a réalisé en direct un portrait d’Aminata Fall, sous les yeux du public. Ce tableau, chargé de symboles, a été remis au Secrétaire d’État à la Culture, qui l’a ensuite offert aux petits-enfants d’Aminata Fall, geste fort de transmission et de reconnaissance nationale. Un héritage vivant À travers cette cérémonie, une certitude s’est imposée : Aminata Fall n’appartient pas au passé. Elle est une source, une racine, une lumière. Son œuvre continue d’inspirer. Sa trajectoire interroge notre rapport à la mémoire, à la reconnaissance des femmes artistes, à la place du jazz dans l’histoire culturelle sénégalaise.
FATÉLIKU AMINATA FALL n’a pas seulement rendu hommage à une diva. Il a rappelé que la culture est un combat contre l’oubli, et que certaines voix méritent d’être écoutées encore et encore.
Fatou Ba








