À Dakar, l’État, les créateurs et les experts tracent les fondations d’un plan stratégique 2026-2030 pour transformer le cinéma, l’audiovisuel et la création numérique en moteurs de souveraineté culturelle, d’innovation technologique et de croissance économique.
Dakar, au cœur d’un tournant stratégique pour l’image sénégalaise , le cinéma Sea à Dakar à réunie cinéastes, producteurs, techniciens, responsables institutionnels, universitaires et acteurs du numérique autour d’un objectif commun : élaborer le Plan Stratégique de Développement du Cinéma, de l’Audiovisuel et de la Création numérique du Sénégal pour la période 2026-2030.
La cérémonie officielle d’ouverture, tenue au cinéma Sea Plaza ce mardi 10 février 2026, a donné le ton d’un rendez-vous historique. Présidée par le ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, Amadou Ba, en présence du secrétaire d’État à la Culture Bakary Sarr, du directeur de la Cinématographie et de l’Audiovisuel Germain Coly, du cinéaste Moussa Sène Absa, président du comité scientifique de l’atelier, ainsi que de nombreux professionnels du secteur, elle a consacré une ambition claire : faire du cinéma et des industries de l’image un levier majeur de développement national. Plus qu’une simple rencontre professionnelle, cet atelier apparaît comme une étape décisive dans la redéfinition d’une politique culturelle tournée vers l’avenir, tout en restant profondément enracinée dans l’héritage artistique du Sénégal. Une industrie à la croisée des chemins Le contexte dans lequel se tient cet atelier est celui d’un secteur en pleine transformation. D’un côté, le cinéma sénégalais bénéficie d’une reconnaissance internationale constante, fruit du talent de ses créateurs et de la richesse de ses récits. De l’autre, il fait face à des défis structurels importants : financement encore fragile, infrastructures insuffisantes, mutation rapide des technologies et concurrence accrue des plateformes numériques. Pour les autorités, il est désormais impératif d’inscrire le développement du cinéma dans une stratégie globale et cohérente. L’objectif est double : consolider les acquis et préparer l’avenir en intégrant les nouvelles réalités économiques et technologiques. Ainsi, cet atelier vise à définir une feuille de route réaliste et inclusive pour les cinq prochaines années, en posant les bases d’une véritable industrie créative capable de générer de la croissance, de l’emploi et du rayonnement culturel. Moussa Sène Absa : « Si vous ne racontez pas vos récits, d’autres le feront à votre place » . Dans une intervention marquée par une forte dimension philosophique et identitaire, le cinéaste Moussa Sène Absa a rappelé l’importance du récit comme fondement de la souveraineté culturelle. Pour lui, cet atelier représente « une occasion de jeter les bases d’un renouveau fondateur », capable de faire émerger des histoires nouvelles tout en valorisant les mémoires oubliées. Insistant sur la richesse historique du cinéma sénégalais, il a souligné que le pays demeure « une terre de récits », dont les œuvres ont marqué les scènes internationales. Mais au-delà de l’héritage, il a appelé à une réflexion collective face à un monde en mutation et traversé par des incertitudes. « Si vous ne dites pas votre récit, vous écouterez le récit des autres », a-t-il affirmé avec force, rappelant que l’identité culturelle se construit à travers l’image et la narration. Pour lui, les créateurs sont à la fois des gardiens de la mémoire et des éclaireurs pour la jeunesse. Le président du comité scientifique a également identifié trois enjeux majeurs pour l’avenir du cinéma sénégalais : la création d’un Centre National du Cinéma, le renforcement de la formation professionnelle et la mise en place d’une véritable cité du cinéma. Autant de projets structurants qui, selon lui, permettront au secteur de franchir un cap décisif vers la professionnalisation et l’industrialisation. Germain Coly : structurer l’écosystème pour libérer le potentiel économique Dans son allocution, le directeur de la Cinématographie et de l’Audiovisuel, Germain Coly, a replacé l’atelier dans une perspective stratégique plus large. Il a rappelé que le secteur de l’image représente un potentiel économique considérable, susceptible de quadrupler ses revenus si des réformes structurelles adaptées sont mises en œuvre. Selon lui, le Sénégal bénéficie d’un contexte favorable marqué par une volonté politique affirmée et par l’émergence d’un écosystème dynamique. Toutefois, il a insisté sur la nécessité d’une adaptation technologique rapide, notamment en intégrant le numérique et l’intelligence artificielle au cœur des modèles de production et de diffusion. L’atelier repose ainsi sur quatre piliers majeurs : la formation et la sauvegarde du patrimoine audiovisuel, l’économie et le cadre légal, la diffusion et le marché, ainsi que la gouvernance du secteur. Chaque groupe de travail doit aboutir à des recommandations concrètes et opérationnelles, accompagnées d’un mécanisme de suivi rigoureux. Pour Germain Coly, l’enjeu dépasse la simple planification. Il s’agit de construire une vision collective à l’horizon 2030, tout en s’inscrivant dans la perspective plus ambitieuse de la Vision Sénégal 2050. Amadou Ba : le cinéma, un art engagé et un outil de développement national Dans son discours d’ouverture, le ministre Amadou Ba a rappelé la place centrale du cinéma dans l’histoire contemporaine du Sénégal. Évoquant les grandes figures qui ont marqué l’industrie cinématographique africaine, il a souligné que le pays demeure un précurseur et une référence sur la scène internationale. Pour le ministre, le cinéma n’est pas un art neutre. Il constitue à la fois un espace de liberté créative et un outil de conscience citoyenne. Il permet aux peuples de se représenter eux-mêmes, de dialoguer avec le monde et de transmettre leurs valeurs culturelles. Il a également mis en avant les nombreuses distinctions remportées par les cinéastes sénégalais dans les festivals internationaux, témoignant de la vitalité du secteur. Toutefois, il a reconnu que des défis importants subsistent, notamment en matière d’infrastructures, de financement, de formation et de sauvegarde du patrimoine audiovisuel. Parmi les réformes envisagées figurent la création d’un Centre National de la Cinématographie, le développement d’infrastructures techniques telles qu’une cité du cinéma, la modernisation du cadre réglementaire et l’exploration de nouveaux mécanismes de financement. Trois jours de réflexion collective pour bâtir l’avenir . Au-delà des discours officiels, l’atelier se distingue par sa méthodologie participative. Les professionnels du secteur sont invités à définir eux-mêmes les priorités stratégiques, dans une démarche inclusive et transparente. Des groupes de travail thématiques analysent les enjeux liés à la formation, à l’économie, à la diffusion et à la gouvernance. Chaque proposition est débattue, évaluée et consignée dans des rapports détaillés, afin de garantir la traçabilité des décisions et la cohérence des recommandations finales.
Cette approche collaborative vise à rompre avec les modèles de planification descendante et à encourager une appropriation collective des politiques publiques culturelles. Entre mémoire et innovation : le pari du numérique L’un des points centraux des discussions concerne la transformation numérique du secteur. Les participants explorent les opportunités offertes par les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle, les plateformes de diffusion en ligne et les nouveaux formats audiovisuels. L’objectif est de renforcer la compétitivité du cinéma sénégalais tout en préservant son identité artistique. Cette transition numérique est également perçue comme un moyen d’élargir l’accès aux œuvres, de toucher de nouveaux publics et de favoriser l’émergence de talents issus de la jeunesse. Une vision tournée vers la jeunesse et l’emploi . En renforçant la formation et en structurant les filières, le plan stratégique ambitionne de créer un environnement propice à l’émergence de nouvelles compétences et à la professionnalisation des métiers de l’image. La question de la transmission des savoirs et de la valorisation du patrimoine audiovisuel apparaît également comme un enjeu majeur, afin de préserver la mémoire collective tout en inspirant les générations futures..Vers une nouvelle ère pour le cinéma sénégalais . À l’issue des trois jours de travaux, les participants devront proposer des esquisses concrètes du plan stratégique, comprenant des objectifs précis, des priorités clairement identifiées, des mécanismes de financement et un calendrier de mise en œuvre. Pour les autorités comme pour les professionnels, cet atelier marque le début d’une nouvelle étape. Il symbolise la volonté de passer d’une logique artisanale à une véritable industrie culturelle capable de rivaliser sur la scène internationale tout en renforçant l’identité nationale. L’atelier d’orientation pour l’élaboration du Plan Stratégique de Développement du Cinéma, de l’Audiovisuel et de la Création numérique 2026-2030 s’impose déjà comme un moment charnière pour le secteur culturel sénégalais. En réunissant décideurs politiques, créateurs et experts autour d’une vision commune, il ouvre la voie à une transformation profonde de l’écosystème de l’image. Au-delà des enjeux économiques et technologiques, il rappelle que le cinéma demeure avant tout un outil de narration collective, de mémoire et d’émancipation. Dans un monde en constante mutation, le Sénégal semble ainsi décidé à affirmer sa place en tant que puissance culturelle africaine, capable de conjuguer tradition et innovation pour raconter ses propres histoires et construire son avenir à travers l’image.
Fatou Ba











