Quand le hip-hop sénégalais transforme la marge en moteur culturel
Dans ce haut lieu de mémoire, de transmission et de dialogue entre les peuples noirs, l’histoire contemporaine de la culture urbaine sénégalaise s’est donnée rendez-vous. Le Musée des Civilisations Noires a accueilli le lancement officiel de la célébration des 20 ans d’Africulturban, une association devenue, au fil des décennies, un pilier incontournable de l’écosystème culturel urbain au Sénégal et en Afrique.
Fondée en 2006 par le rappeur Matador, de son vrai nom Babacar Niang, Africulturban n’est pas qu’une structure associative. Elle est une vision, une résistance, une réponse culturelle aux fractures sociales, territoriales et symboliques qui traversent les banlieues sénégalaises. Vingt ans après sa création, l’organisation célèbre un parcours exceptionnel, fait de combats, d’innovations et de victoires silencieuses, au service de la jeunesse et de la dignité par la culture. Un musée, une mémoire, une reconnaissance institutionnelle . Le choix du Musée des civilisations noires pour abriter cet événement inaugural n’est pas anodin. Il marque une reconnaissance forte et symbolique : celle des cultures urbaines comme partie intégrante du patrimoine vivant africain. Artistes, acteurs culturels, responsables institutionnels, journalistes, jeunes bénéficiaires des programmes d’Africulturban et figures historiques du hip-hop sénégalais se côtoient dans un même espace. Une foule intergénérationnelle, reflet fidèle de l’impact transversal de l’association. Le directeur du Musée des civilisations noires, monsieur Ly, dans son mot de bienvenue, a salué une organisation qui « a su inscrire les cultures urbaines dans une trajectoire de transmission, de savoir et de citoyenneté, fidèle à l’esprit du musée ». Un hommage appuyé à une structure qui a longtemps évolué en marge des circuits officiels avant d’imposer sa légitimité. L’État face à l’histoire : le discours fort de Bakary Sarr La cérémonie a été présidée par le Secrétaire d’État à la Culture, Dr Bakary Sarr, dont la présence confère à l’événement une dimension institutionnelle majeure. Dans son discours il a rappelé l’importance historique d’Africulturban dans la construction d’une politique culturelle inclusive. « Aujourd’hui, nous ne célébrons pas seulement un anniversaire, nous célébrons 20 ans d’impact, 20 ans d’engagement, 20 ans de transmission. Africulturban, c’est une génération qui a cru en la force de la culture urbaine quand elle n’était pas encore reconnue. » Le Secrétaire d’État a insisté sur le rôle éducatif et citoyen de l’art urbain, évoquant des milliers de jeunes formés, des quartiers transformés, des femmes mises en lumière, et une jeunesse qui a trouvé dans le hip-hop un langage de dignité plutôt qu’un cri de colère. « Africulturban a prouvé que la culture urbaine n’est pas une marge, mais une force créative, économique et citoyenne. Ce que nous célébrons aujourd’hui n’est pas la fin d’un cycle, mais le début d’un nouveau chapitre, plus ambitieux, plus ouvert sur l’Afrique et le monde. » Un message clair : l’État sénégalais reconnaît désormais le rôle stratégique des cultures urbaines dans le développement social et économique.
Matador, de Thiaroye à l’Afrique : une trajectoire militante. Au cœur de cette célébration, une figure : Matador,rappeur engagé, membre fondateur du groupe mythique Thiaroye Wa BMG 44, et surtout architecte d’un projet culturel visionnaire., l’artiste est revenu avec lucidité et émotion sur la genèse d’Africulturban. « L’idée est née en Belgique, pendant une période de recul, d’observation. Je voyais comment la culture pouvait structurer les jeunes ailleurs, et je me disais : pourquoi pas chez nous ? » Mais le véritable déclencheur survient en 2005, lorsque de graves inondations ravagent le quartier de Thiaroye, là où Matador a grandi. Face à la détresse des habitants, il organise un concert de bienfaisance. Un acte artistique devenu acte politique. Un an plus tard, avec le soutien du maire de Pikine et du directeur du centre culturel local, Africulturban voit officiellement le jour. Pikine, laboratoire culturel et territoire de résistance . Basée à Pikine, Africulturban s’est imposée comme un véritable laboratoire culturel urbain. Dans un contexte souvent marqué par la précarité, l’association a choisi de faire de la culture un outil de transformation sociale. Elle se dote rapidement :
d’un studio d’enregistrement, d’une station de radio, d’espaces de formation et de création, et d’une programmation culturelle régulière. Loin d’un simple accompagnement artistique, Africulturban développe une approche globale : former, encadrer, structurer et professionnaliser. Festa2H : quand Dakar devient capitale du hip-hop africain Parmi les réalisations phares de l’association, le festival Festa2H occupe une place centrale. Chaque année, il transforme Dakar et sa banlieue en une scène à ciel ouvert, accueillant artistes locaux et internationaux. Festa2H n’est pas qu’un festival. C’est une plateforme d’échanges, de débats, de formations et de performances, où le hip-hop dialogue avec les réalités africaines contemporaines : citoyenneté, migration, genre, mémoire, urbanité.
Hip Hop Education : apprendre autrement Avec le programme Hip Hop Education, Africulturban franchit une étape décisive. Le hip-hop entre à l’école primaire, non comme folklore, mais comme outil pédagogique. Rap, slam, danse et graffiti deviennent des leviers pour : renforcer l’expression orale, encourager la confiance en soi, développer l’esprit critique, transmettre des valeurs citoyennes. Une révolution silencieuse dans le système éducatif, saluée par de nombreux enseignants et parents. African Turntablism : l’excellence du DJing africain . Autre projet structurant : African Turntablism, une école de DJ dirigée par Pee Froiss DJ et Gee Bayss. Ici, le DJ n’est plus un simple animateur, mais un artiste à part entière, un technicien du son, un créateur. L’école a révélé une nouvelle génération de DJ africains, aujourd’hui présents sur les scènes internationales. 72H Hip Hop : une synergie continentale Africulturban est également un membre actif du comité d’organisation de 72H Hip Hop, événement emblématique qui rassemble chaque année les acteurs du hip-hop africain autour de performances, de conférences et d’actions citoyennes. Une preuve supplémentaire de son ancrage continental. Une soirée de célébration, une scène de transmission La célébration des 20 ans a été rythmée par : des performances musicales,
des spectacles de danse urbaine, des animations mêlant générations et disciplines. Chaque prestation racontait une histoire, celle d’une culture longtemps marginalisée, aujourd’hui assumée, structurée et respectée. 20 ans après, et maintenant ? Africulturban entre dans sa troisième décennie avec des défis nouveaux : structuration économique, rayonnement continental, transition générationnelle, intégration accrue dans les politiques publiques. Mais une chose est certaine : l’association a déjà gagné une bataille essentielle, celle de la légitimité. Vingt ans après sa création, Africulturban apparaît comme l’une des plus belles réussites culturelles du Sénégal contemporain. Une preuve éclatante que la culture urbaine, lorsqu’elle est pensée avec vision, rigueur et engagement, peut transformer des vies, des quartiers et des imaginaires.
Dans l’écrin du Musée des civilisations noires, ce 2 février 2026, Africulturban n’a pas seulement célébré son passé. Elle a affirmé, avec force, son avenir.
Fatou Ba











