À Dakar, un colloque historique réhabilite les origines, la langue et l’esprit républicain du peuple wolof face aux raccourcis identitaires et aux falsifications historiques
Au Centre culturel Blaise Senghor, en plein cœur de la capitale sénégalaise, l’histoire s’est donnée rendez-vous. Non pas une histoire figée, poussiéreuse ou enfermée dans les livres, mais une histoire vivante, débattue, revendiquée et transmise. L’Association culturelle MBOOTAAYU LEPPIY WOLOF y organisait un colloque d’envergure consacré aux origines, à la langue, aux trajectoires migratoires et à la diversité interne du peuple wolof.
Pendant plusieurs heures, universitaires, chercheurs, acteurs culturels, responsables institutionnels et simples curieux se sont retrouvés autour d’une même ambition : restaurer la profondeur historique du peuple wolof, loin des caricatures, des approximations et des discours réducteurs qui circulent de plus en plus dans l’espace public et sur les réseaux sociaux. Une ouverture solennelle sous le sceau de la culture et de l’État . La cérémonie d’ouverture a donné le ton. Madame Fatou Sène, directrice du Centre culturel Blaise Senghor, a d’abord souhaité la bienvenue aux participants, rappelant la vocation du centre : être un espace de dialogue, de mémoire et de transmission. Elle a salué l’initiative de l’association MBOOTAAYU LEPPIY WOLOF, qu’elle a qualifiée de « démarche intellectuelle courageuse et nécessaire dans un contexte de confusion historique ». Prenant ensuite la parole, Monsieur Fallou Ndiaye, conseiller technique au ministère de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, représentant officiel du ministre, a souligné l’importance stratégique de ce type de rencontres : « La culture n’est pas un supplément d’âme. Elle est un socle. Comprendre nos langues, nos migrations et nos résistances, c’est renforcer l’unité nationale et consolider notre avenir commun. » L’État, a-t-il assuré, reste attentif aux initiatives qui œuvrent à la valorisation des patrimoines culturels sénégalais dans une perspective inclusive et républicaine. Quatre thématiques pour revisiter l’histoire wolof. Au cœur du colloque, un panel structuré autour de quatre grandes thématiques, pensées comme les piliers d’une relecture rigoureuse et assumée de l’histoire wolof : La migration du peuple wolof, du Nil au fleuve Sénégal, La parenté linguistique entre le wolof et l’égyptien ancien, Les relations entre les navigateurs portugais et le peuple wolof au XVe siècle,
Le peuple wolof et ses différentes composantes. Ces axes, loin d’être anecdotiques, ont permis de croiser archéologie, linguistique, histoire médiévale, archives coloniales et traditions orales, dans un dialogue exigeant mais accessible. « Le wolof n’est pas une langue créole » : démonter les idées reçues Moment fort du colloque, l’intervention consacrée à la langue wolof a suscité une attention particulière. Dans un contexte où circulent des discours affirmant que le wolof serait une langue « créole », « métissée » ou « sans profondeur historique », les intervenants ont tenu à rétablir les faits. S’appuyant sur les travaux du professeur Souleymane Niang, linguiste reconnu, les conférenciers ont démontré que : « Aucune langue parlée au Sénégal n’est aussi proche de l’égyptien ancien que le wolof. » Cette parenté linguistique, étayée par des analyses lexicales, morphologiques et syntaxiques, vient contredire frontalement les thèses réductionnistes. Pour les membres de MBOOTAAYU LEPPIY WOLOF, il ne s’agit pas de polémiquer avec des « charlatans », mais de laisser parler la science, les archives et les faits. Du Nil au Waalo : une longue migration africaine L’une des communications majeures du colloque a porté sur les origines anciennes du peuple wolof. Selon les recherches présentées, les Wolofs s’inscrivent dans une dynamique migratoire ancienne, partie de la vallée du Nil, traversant le Sud-Soudan, le Tekrour, avant de s’installer progressivement dans l’espace qui deviendra le Walo, le Cayor, le Baol et le Jolof. Cette migration n’est ni linéaire ni uniforme. Elle s’est faite par vagues successives, par alliances, par conflits et par intégrations, donnant naissance à une société structurée, hiérarchisée et politiquement organisée. Les Portugais, témoins écrits d’un peuple sans tradition écrite. Un autre pan essentiel du colloque a concerné les relations entre le peuple wolof et les navigateurs portugais au XVe siècle. Faute de tradition écrite locale à cette époque, ce sont les archives européennes qui constituent aujourd’hui une source incontournable. Dès 1445, le navigateur Alvise Cadamosto (Kada Mosta) décrit avec précision le pays wolof : ses frontières, ses voisins , Basanés au nord, Maures, Tekrour à l’est, océan à l’ouest, fleuve Gambie au sud , mais aussi son organisation politique, incarnée par le Damel, ses pratiques de chasse, ses structures sociales. « Aucun peuple de la région n’a été aussi minutieusement décrit que les Wolofs dans les archives portugaises », a rappelé Amadou Bakhaw Diaw. Gorée : de la mémoire victimaire à la mémoire de résistance . L’un des moments les plus marquants du colloque a été consacré à l’île de Gorée, souvent présentée uniquement comme un lieu de souffrance et de déportation. Les archives révèlent pourtant une autre histoire. En 1749, 500 esclaves wolofs se révoltent à Gorée. Malgré la répression et l’intervention des canons français, ils parviennent à se soulever à nouveau en mer, provoquant la mort de 200 d’entre eux. En 1777, une seconde révolte éclate : les esclaves wolofs prennent le contrôle de l’île, tuent plusieurs colons et tentent de regagner le continent. « Gorée ne doit pas être seulement un lieu de lamentation, mais aussi un lieu de glorification de la résistance wolof », a insisté Amadou Bakhaw Diaw. Une bibliothèque numérique pour transmettre aux jeunes générations . Au-delà des communications académiques, l’association a présenté un projet ambitieux : une bibliothèque numérique wolof, rassemblant l’ensemble des documents, œuvres et archives écrites sur le peuple wolof entre 1445 et 1900. Cette bibliothèque sera mise à la disposition des jeunes Sénégalais et déposée à l’Université de Touba ainsi qu’au département de linguistique, avec un projet de traduction en arabe et en wolofal. Une exposition photographique : le wolof en habits d’histoire . Le colloque s’est également accompagné d’une exposition photographique retraçant la richesse vestimentaire wolof entre 1880 et 1920. Tenues, parures, tissus et silhouettes témoignent d’un raffinement esthétique souvent ignoré, révélant une culture visuelle sophistiquée et codifiée. Un message politique et républicain . En conclusion, Amadou Bakhaw Diaw, président de MBOOTAAYU LEPPIY WOLOF, a livré un message fort, loin de tout repli identitaire : « Nous voulons que le jeune Sénégalais wolof sache qu’il existe. Mais nous voulons surtout qu’il pense comme un Républicain, comme un Sénégalais, avant de penser à son ethnie. » Rappelant l’exemple historique du soutien massif des Wolofs à Léopold Sédar Senghor, pourtant issu d’une double minorité, il a insisté sur l’esprit de tolérance et de cohésion qui caractérise le peuple wolof. Un colloque, une boussole
À l’issue de cette journée dense et éclairante, une conviction s’impose : le colloque de MBOOTAAYU LEPPIY WOLOF n’était pas un simple événement culturel, mais un acte intellectuel et citoyen. Dans un monde traversé par les crispations identitaires et les récits tronqués, il a rappelé que la connaissance historique est une arme de dignité, et que le wolof, loin d’être un mythe ou un accident, est une civilisation en mouvement, enracinée dans l’Afrique ancienne et résolument tournée vers l’avenir.
Fatou Ba













