BÀKKU, le souffle d’une architecture africaine : quand l’art, la mémoire et la pensée critique se rencontrent

Au Musée des Civilisations Noires, architectes et artistes ont clos l’exposition BÀKKU par un finissage et un débat intellectuel appelant à repenser l’architecture africaine entre héritage culturel, innovation et sauvegarde du patrimoine.

Après un mois d’échanges artistiques et intellectuels, l’exposition internationale pluridisciplinaire BÀKKU a tiré sa révérence le 7 mars 2026 au Musée des civilisations noires à Dakar. Ce finissage, marqué par un débat riche et une forte mobilisation d’architectes et d’artistes, a réuni plusieurs figures du monde de l’architecture et de la création autour d’une question centrale : comment penser l’architecture africaine contemporaine tout en préservant son patrimoine et son identité culturelle ?

La cérémonie de clôture s’est déroulée en présence du président de l’Ordre des Architectes du Sénégal, Massamba Lamsar Diop, et du directeur du musée, Abdoulaye Ly, qui a prononcé le discours de bienvenue pour ce moment de réflexion collective. Une exposition pour repenser l’architecture africaine. Organisée du 7 février au 7 mars 2026, l’exposition BÀKKU s’inscrit dans une démarche artistique et intellectuelle ambitieuse : interroger la relation entre architecture, arts visuels et pensée critique dans la sauvegarde du patrimoine africain. Le concept même de Bàkku s’inspire du rituel de la lutte sénégalaise , ce moment de tension, d’énergie et d’affirmation identitaire qui précède l’affrontement. Dans le cadre de l’exposition, ce symbole a été transposé au champ de la création pour incarner une résistance créatrice face à la standardisation urbaine et à l’effacement du patrimoine architectural africain. À travers des œuvres, des réflexions théoriques et des échanges interdisciplinaires, l’exposition proposait une lecture critique de l’histoire de l’architecture, mettant en dialogue architectures vernaculaires africaines, pratiques artistiques contemporaines et pensée intellectuelle panafricaine. Le musée des Civilisations noires, un espace de dialogue. Dans son discours d’accueil, le directeur du Musée des civilisations noires, Abdoulaye Ly, a salué la portée intellectuelle et culturelle de l’exposition. Il a rappelé que le musée se veut un lieu de transmission et de dialogue entre les disciplines, capable d’accueillir des initiatives qui interrogent l’avenir des sociétés africaines à travers la culture, la mémoire et la création. Pour lui, Bàkku s’inscrit parfaitement dans cette mission, en offrant un espace où artistes, architectes et penseurs peuvent croiser leurs regards pour imaginer les villes africaines de demain. L’architecture, un art et une responsabilité culturelle. Prenant la parole à son tour, le président de l’Ordre des Architectes du Sénégal, Massamba Lamsar Diop, a insisté sur la place essentielle de l’art et de la culture dans la conception architecturale. Selon lui, une civilisation ne peut se construire durablement sans intégrer ces deux dimensions fondamentales. Il a salué l’intérêt suscité par l’exposition auprès d’architectes venus de la sous-région et du continent, ainsi que la couverture médiatique qui a permis de mettre en lumière les enjeux liés à l’architecture identitaire africaine. Dans son intervention, il a particulièrement encouragé les jeunes architectes à s’ouvrir à d’autres horizons de création. « Les architectes doivent d’abord être des hommes de l’art et des hommes de culture », a-t-il affirmé, rappelant que la pratique architecturale ne se limite pas aux cabinets ou aux chantiers, mais s’enrichit aussi du dialogue avec les artistes et les penseurs. Pour lui, la question essentielle reste celle de l’équilibre entre modernité et identité culturelle. Les sociétés africaines, explique-t-il, ont longtemps développé des solutions architecturales adaptées à leur environnement climatique et social. Mais les transformations contemporaines ont souvent éloigné les villes africaines de ces savoirs traditionnels. L’enjeu est donc aujourd’hui de réconcilier modernité, culture et environnement. Un panel pour penser l’avenir des villes africaines. Le finissage de l’exposition s’est poursuivi par un panel réunissant plusieurs architectes et artistes autour du thème « Architecture, art et sauvegarde du patrimoine ». Le débat était modéré par l’architecte Malick MBow, dont les écrits et récits ont largement contribué à la conceptualisation du mouvement Bàkku. Les panélistes étaient :Ibrahim Niang, architecte
Mouhamadou Naby Kane, architecte; Nzinga Biegueng Mboup, architecte; Seyni Gadiaga, architecte et artiste peintre; Ousmane Gueye, artiste sculpteur. Ensemble, ils ont exploré les multiples dimensions de l’architecture contemporaine en Afrique : mémoire, innovation, recherche scientifique, transmission des savoirs et rôle social de l’architecte. L’histoire africaine comme socle de création Pour l’architecte Nzinga Biegueng Mboup, la connaissance de l’histoire africaine constitue un fondement essentiel de la pratique architecturale. Elle a expliqué que son parcours est profondément marqué par la découverte des grandes réalisations architecturales du continent, des pyramides aux mosquées anciennes en passant par les cercles mégalithiques. Selon elle, l’architecture africaine contemporaine doit s’inspirer de ces héritages tout en s’ouvrant à l’innovation. Elle a également insisté sur l’importance de la recherche, notamment sur l’histoire de l’architecture moderne du Sénégal et sur les travaux des générations précédentes d’architectes. Former les architectes de demain . L’architecte Mouhamadou Naby Kane a pour sa part abordé la question de la formation et de la production scientifique en architecture. Il a rappelé que le continent africain reste encore très en retard en matière de publications scientifiques dans ce domaine. Selon lui, l’école et l’université doivent devenir de véritables lieux de production de savoir, capables de former une nouvelle génération d’architectes africains.
Il a également souligné un déséquilibre frappant : alors que certains pays européens comptent près de 80 architectes pour 100 000 habitants, le Sénégal en compte moins d’un pour 100 000 habitants. Pour lui, la promotion de la profession et la formation de jeunes talents sont des priorités pour construire les villes africaines de demain.
L’architecte, médecin de la cité. L’architecte et artiste peintre Seyni Gadiaga a, quant à lui, livré une réflexion engagée sur la responsabilité sociale des architectes. Selon lui, les architectes doivent être capables d’apporter des solutions concrètes aux défis urbains.
Il compare leur rôle à celui de médecins de la cité, chargés de diagnostiquer les problèmes et d’imaginer des réponses adaptées aux besoins des populations. Pour lui, l’architecture ne peut se limiter à l’analyse des problèmes urbains : elle doit surtout proposer des solutions innovantes et durables. Quand l’art rencontre l’architecture L’architecte Ibrahim Niang a rappelé que l’architecture est indissociable de l’art. Selon lui, un architecte qui n’est pas artiste ne peut pleinement comprendre la dimension esthétique et symbolique de l’espace. Il a également évoqué les grandes écoles et mouvements architecturaux du XXᵉ siècle, notamment le Bauhaus, pour montrer comment l’histoire de l’architecture mondiale peut nourrir la réflexion africaine contemporaine. Pour lui, le mouvement Bàkku pourrait constituer une réponse africaine à ces grandes écoles, en réunissant artisans, artistes et architectes autour d’une vision commune de la création. Le patrimoine comme source d’inspiration. Le sculpteur Ousmane Gueye a pour sa part mis en avant le rôle des artistes dans la valorisation du patrimoine culturel. Selon lui, l’art permet de donner une visibilité nouvelle aux valeurs culturelles africaines, notamment à travers les images et les installations artistiques dans l’espace public. Dans un monde marqué par la digitalisation et la circulation rapide des images, les artistes ont, selon lui, un rôle essentiel dans la construction de l’imaginaire collectif. Bàkku, un mouvement en devenir Au-delà de l’exposition, Bàkku se veut un véritable mouvement intellectuel et artistique.
Il propose une décolonisation de la pensée architecturale, en invitant les créateurs africains à concevoir des formes nouvelles enracinées dans leurs cultures et leurs réalités sociales. Ni nostalgique du passé ni imitation des modèles dominants, cette démarche se veut ouverte, innovante et profondément ancrée dans les cultures africaines vivantes. Une clôture qui ouvre de nouvelles perspectives. Le finissage de l’exposition Bàkku a ainsi marqué bien plus que la fin d’un événement artistique. Il a ouvert un espace de réflexion sur l’avenir des villes africaines, la sauvegarde du patrimoine et la place de la création dans la construction des sociétés contemporaines. À travers ce dialogue entre architectes, artistes et penseurs, Bàkku s’affirme comme une plateforme panafricaine de recherche et de création, appelant à réinventer l’architecture à partir des réalités africaines. Dans une Afrique en pleine transformation urbaine, cette initiative rappelle une évidence souvent oubliée : l’architecture n’est pas seulement une technique de construction, mais aussi une expression de la mémoire, de la culture et de l’identité des peuples.

Fatou Ba

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