Au Musée des Civilisations Noires de Dakar, une exposition internationale réunit architectes, artistes et penseurs pour repenser la ville africaine entre mémoire, innovation et résistance créative
Au Musée des Civilisations Noires, les lignes contemporaines côtoient les formes vernaculaires, les textures de terre dialoguent avec les structures modernes, et les voix d’architectes venus de tout le continent résonnent autour d’une même interrogation : à quoi doit ressembler la ville africaine d’aujourd’hui et de demain ? Du 5 février au 5 mars 2026, l’exposition internationale BÀKKU transforme ce lieu emblématique en laboratoire d’idées, d’expérimentations et de débats autour de l’architecture, des arts visuels et de la pensée critique africaine contemporaine. Inspirée du bàkku de la lutte sénégalaise , moment rituel d’affirmation et d’énergie collective , l’exposition se veut à la fois geste symbolique et acte politique. Elle questionne la standardisation des villes africaines, la perte progressive de mémoire architecturale et l’importation massive de modèles exogènes, tout en proposant des alternatives enracinées dans les réalités sociales, climatiques et culturelles du continent. Un vernissage sous le signe du dialogue panafricain Le samedi 7 février 2026, le Musée des Civilisations Noires a accueilli le vernissage officiel de BÀKKU, précédé d’un panel réunissant des architectes venus de plus d’une vingtaine de pays africains. Dès les premières discussions, l’ambiance a été marquée par une volonté commune : réinventer une architecture africaine contemporaine qui ne renie ni son histoire ni son avenir. Les échanges ont abordé les défis majeurs auxquels font face les villes africaines : urbanisation rapide, uniformisation esthétique, domination des matériaux industriels et perte des savoir-faire locaux. Les participants ont également insisté sur la nécessité d’intégrer les artistes, chercheurs et penseurs dans la conception des espaces bâtis, afin de redonner à l’architecture sa dimension culturelle et symbolique. Une exposition pluridisciplinaire aux ambitions continentales . BÀKKU n’est pas seulement une exposition d’architecture. Elle rassemble une quarantaine d’architectes africains, des artistes visuels, des universitaires et des critiques, tous réunis autour d’une vision commune : repenser l’espace africain comme un fait culturel total. Dessins, maquettes, installations artistiques, textes critiques et archives dialoguent pour raconter une autre histoire de la création africaine contemporaine. Le parcours est structuré autour de cinq axes principaux : Mémoire et histoire : exploration des architectures anciennes et vernaculaires africaines, rappelant l’ingéniosité des constructions en terre, en pierre et en matériaux naturels adaptés aux climats locaux. Genèse et philosophie du mouvement BÀKKU : présentation des textes fondateurs et des réflexions théoriques qui sous-tendent ce nouveau paradigme architectural. Architecture et identité : projets contemporains proposant une architecture métisse, enracinée dans les réalités africaines tout en restant ouverte au monde. Villes et devenir urbain : réflexion sur les métropoles africaines modernes, leurs défis environnementaux et leurs transformations culturelles.
Arts et spatialité : dialogue entre artistes et architectes, mettant en lumière la dimension artistique de la construction et l’importance des formes, des volumes et des couleurs. BÀKKU : une philosophie de la reconstruction . Plus qu’une exposition, BÀKKU se présente comme un mouvement. Il ne s’agit ni d’un style esthétique figé ni d’une école normative, mais d’une démarche ouverte, fondée sur la recherche et l’expérimentation. L’objectif est de concevoir des formes architecturales contemporaines capables de répondre aux réalités africaines sans nostalgie du passé ni imitation servile des modèles étrangers. Dans cette perspective, l’espace bâti est envisagé comme un carrefour entre le social, le politique, le symbolique et le sensible. Les œuvres exposées montrent des architectures bioclimatiques, des projets utilisant des matériaux locaux et des propositions urbaines intégrant les traditions culturelles tout en répondant aux défis environnementaux contemporains.
Massamba Lamsar Diop : vers une architecture identitaire et inclusive . Président de l’Ordre des Architectes du Sénégal depuis janvier 2024, Massamba Lamsar Diop a joué un rôle central dans l’organisation de cette rencontre. Pour lui, BÀKKU s’inscrit dans la continuité du symposium organisé en mai 2025, mais marque une étape décisive dans la réflexion sur l’architecture africaine. Selon lui, l’événement répond à une question fondamentale : « L’architecture se limite-t-elle à importer des matériaux et des cultures étrangères pour les implémenter en Afrique ? » Sa réponse est sans équivoque : il est temps de promouvoir une architecture identitaire africaine, capable de répondre aux besoins locaux tout en intégrant l’art au cœur du processus de création. Il insiste sur l’importance des matériaux traditionnels, souvent délaissés au profit du béton et du vitrage. Terre crue, pierre ou techniques vernaculaires pourraient permettre de développer une architecture résiliente et adaptée au climat tropical. Il cite également l’exemple du mémorial des tirailleurs, où le jeu d’awalé a inspiré la conception de l’esplanade, illustrant la manière dont l’art et la culture peuvent transformer la conception architecturale. Pour lui, l’adoption du concept BÀKKU par plusieurs pays africains , près de 24 présents lors du vernissage et l’ensemble des 43 membres de l’Union des Architectes d’Afrique , témoigne d’une volonté continentale de redéfinir les paradigmes de la construction. Babacar Mbaye Diop : l’architecture comme art total. Commissaire de l’exposition et directeur artistique, Babacar Mbaye Diop insiste sur la dimension artistique de l’architecture. Pour lui, l’architecture est un « art total » qui doit dialoguer avec les pratiques artistiques contemporaines. Il rappelle que l’exposition réunit architectes et artistes afin de montrer leurs points communs : travail sur les volumes, la composition, les couleurs et la spatialité. Selon lui, les villes africaines, notamment Dakar, souffrent d’une prolifération du béton et d’une perte d’identité structurelle. BÀKKU appelle donc à un retour vers une architecture adaptée au climat, à l’environnement et aux cultures locales. Il souligne également que le mouvement BÀKKU dépasse le cadre de l’architecture. Il inclut critiques, universitaires et penseurs, invitant à une réflexion globale sur l’art et la société. Comparé au Bauhaus allemand, BÀKKU se distingue par son enracinement culturel africain et sa volonté de produire une architecture métissée, ouverte au monde mais fidèle à ses racines. Une critique de la standardisation urbaine . L’exposition met en lumière les effets de la standardisation des villes africaines. Tours de verre, immeubles uniformes et modèles importés ont progressivement effacé les spécificités locales. Cette homogénéisation menace non seulement la diversité culturelle, mais aussi la durabilité environnementale. À travers maquettes et installations, BÀKKU propose des alternatives : habitats bioclimatiques, espaces publics inspirés des traditions communautaires et projets intégrant l’art dans la conception architecturale. L’objectif est de réconcilier modernité et héritage culturel.
Un espace de transmission et de dialogue intergénérationnel . BÀKKU se veut également un lieu de transmission. Jeunes architectes et figures expérimentées échangent autour des défis de la profession, tandis que les visiteurs découvrent des projets issus de plusieurs générations de créateurs africains. Les panels et conférences organisés tout au long de l’exposition abordent des thèmes variés : urbanisme durable, architecture inclusive, mémoire du patrimoine bâti et nouvelles technologies de construction. Cette dimension pédagogique renforce l’ambition de BÀKKU de devenir une plateforme panafricaine de réflexion. Une scène artistique en pleine effervescence L’intégration d’artistes praticiens apporte une dimension sensible à l’exposition. Sculptures, peintures et installations dialoguent avec les maquettes architecturales, illustrant la proximité entre art et construction. Certaines œuvres interrogent la relation entre corps et espace, d’autres explorent les textures et matériaux traditionnels. Cette rencontre entre disciplines rappelle que l’architecture ne se limite pas à une fonction utilitaire : elle est aussi expression culturelle, narration historique et projection imaginaire. Dakar, laboratoire urbain et symbolique Le choix du Musée des civilisations noires comme lieu d’accueil n’est pas anodin. Dakar, métropole en pleine transformation, incarne les contradictions urbaines africaines : modernisation rapide, pression démographique et défis environnementaux. BÀKKU propose ainsi une réflexion directement ancrée dans le contexte local, tout en ouvrant la discussion à l’échelle continentale. Les projets exposés montrent comment les villes africaines peuvent devenir des espaces d’innovation architecturale, capables de conjuguer tradition et modernité. Une vision d’avenir pour l’architecture africaine Au-delà de l’exposition, BÀKKU ambitionne de devenir un mouvement durable. L’adoption du concept par l’Union des Architectes d’Afrique marque une étape importante vers la construction d’une pensée architecturale continentale. En empruntant son nom au rituel d’affirmation de la lutte sénégalaise, BÀKKU symbolise une énergie collective tournée vers la reconstruction culturelle et architecturale de l’Afrique. L’exposition rappelle que les villes ne sont pas de simples agglomérations de béton, mais des espaces vivants, porteurs de mémoire, d’identité et d’imaginaire.
Au Musée des Civilisations Noires, architectes, artistes et penseurs ont lancé un appel clair : réinventer l’architecture africaine en s’appuyant sur ses racines, ses matériaux et ses cultures, tout en restant ouverte aux innovations contemporaines. Plus qu’une exposition, BÀKKU apparaît comme une déclaration d’intention , une invitation à bâtir des villes africaines qui ressemblent enfin à celles et ceux qui les habitent.
Fatou Ba












