Dakaroises : quand les femmes des années 50 réinventent l’élégance et la liberté à Dakar

À l’Institut français de Dakar, une exposition saisissante redonne voix et visage aux pionnières d’une modernité féminine trop longtemps silencieuse

En fin d’après-midi, une lumière douce enveloppe les murs de l’Institut français de Dakar. Dans la cour comme dans les galeries, une foule élégante et attentive est présente pour assister à l’ouverture de l’exposition « Dakaroises », un événement inscrit dans la programmation officielle du bicentenaire de la photographie.

À travers une scénographie immersive, cette exposition rend hommage aux femmes dakaroises des années 1950, capturées par l’objectif sensible de Roger Da Silva. Au-delà d’une simple exposition photographique, « Dakaroises » se révèle comme une traversée du temps, une conversation entre générations, un dialogue entre mémoire et modernité.La cérémonie d’inauguration s’est tenue en présence de nombreuses personnalités du monde culturel et artistique. Parmi elles, Valérie Lesbros, directrice déléguée de l’Institut français de Dakar, Luc Da Silva, héritier et gardien de l’œuvre de son père, ainsi que Ken Aïcha Sy, commissaire de l’exposition et responsable du pôle image. Dans une atmosphère chaleureuse, marquée par la fin du Ramadan et la reprise des activités culturelles, Valérie Lesbros a ouvert la cérémonie avec des mots empreints de fierté et d’enthousiasme : « Je suis vraiment ravie d’inaugurer cette exposition ce soir . Ravie aussi, en tant que Dakaroise d’adoption, de partager ce moment avec vous. » Elle a salué un projet de longue haleine, rendu possible grâce à une collaboration étroite entre plusieurs partenaires, notamment Sanlam Assurance, et les équipes de l’Institut français. Elle a également souligné l’importance de faire sortir l’art des espaces traditionnels pour le rendre accessible à tous : « Voir ces images dialoguer avec la ville, voir des passants s’arrêter, se photographier, c’est aussi cela, notre mission. » Né en 1925, Roger Da Silva est aujourd’hui reconnu comme l’un des grands témoins visuels du Dakar des années 50 et 60. Installé dans son studio à Gueule Tapée, il a documenté avec une rare finesse la société dakaroise en pleine mutation. Son fils, Luc Da Silva, a livré un témoignage vibrant lors de la cérémonie, replongeant le public dans cette époque charnière : « Nous sommes au milieu du XXe siècle. Dakar bouillonne de partout. Femmes audacieuses, couples élégants, musique, modernité. Mon père était au cœur de cette effervescence. » Il évoque un Dakar cosmopolite, influencé par Paris mais profondément ancré dans ses réalités africaines. Une ville où les femmes s’imposent déjà comme des figures centrales de transformation sociale.Les années 50 : un Dakar en mutation L’exposition « Dakaroises » nous transporte dans un Dakar en pleine transition. Encore sous domination coloniale, la ville est déjà traversée par des aspirations à l’indépendance, à la liberté et à la modernité. Dans ce contexte, les femmes occupent une place essentielle. Elles ne sont pas seulement des témoins de leur époque : elles en sont des actrices. Commerçantes, mères, institutrices, élégantes citadines , elles participent activement à la construction d’une identité urbaine nouvelle. Les photographies de Roger Da Silva capturent cette dynamique avec subtilité : des femmes posant fièrement en studio,
des silhouettes à bicyclette ou en scooter, des regards assurés dans l’espace public,
des styles mêlant tradition et influences occidentales. Chaque image devient un manifeste silencieux. L’élégance comme langage et affirmation. Ce qui frappe dans l’exposition, c’est la puissance des postures. Rien n’est laissé au hasard : les gestes, les regards, les tenues.
Comme l’explique Ken Aïcha Sy : « Ces femmes ne sont pas simplement photographiées. Elles se mettent en scène, elles construisent leur propre visibilité. » Dans un monde où les récits visuels ont longtemps été dominés par des regards extérieurs, ces images constituent une forme de réappropriation. L’élégance devient ici une stratégie sociale. La posture devient une affirmation d’identité.La photographie devient un acte politique. Une archive vivante au cœur du présent. L’exposition repose sur un fonds exceptionnel : près de 75 000 négatifs redécouverts après la disparition de Roger Da Silva. Ce trésor patrimonial constitue aujourd’hui une mémoire précieuse du Sénégal urbain. Mais « Dakaroises » ne se limitent pas à une démarche patrimoniale. Elle interroge notre rapport au passé et au présent.« Ce ne sont pas des archives figées. Ce sont des gestes de modernité », souligne Ken Aïcha Sy.
En circulant dans l’exposition, le visiteur perçoit des résonances contemporaines. Les styles, les attitudes, les aspirations des femmes des années 50 trouvent un écho dans les générations actuelles. Une jeune femme d’aujourd’hui peut se reconnaître dans une photographie de 1954. Une scénographie ouverte sur la ville. L’un des aspects les plus marquants de l’exposition est son ouverture sur l’espace urbain. Certaines photographies sont visibles depuis l’extérieur, intégrées au paysage du quartier. Ce choix scénographique crée une interaction directe avec les passants. L’exposition sort de ses murs pour dialoguer avec Dakar. C’est une manière de redonner ces images à la ville qui les a vues naître.
L’exposition s’inscrit dans un contexte particulier : celui du bicentenaire de la photographie. Deux siècles d’images, mais aussi deux siècles de récits souvent incomplets ou biaisés. Comme le rappelle Ken Aïcha Sy : « C’est une invitation à reposer la question du regard : qui regarde, depuis où, et pour qui ? » En mettant en lumière des archives locales, « Dakaroises » participe à une réécriture de l’histoire visuelle. Entre mémoire et transmission Au-delà de l’émotion esthétique, l’exposition porte un enjeu fondamental : la transmission. Elle rappelle que l’émancipation féminine au Sénégal ne date pas d’aujourd’hui. Elle s’inscrit dans une continuité historique, dans une lignée de femmes audacieuses et modernes.
Ces images deviennent ainsi une source d’inspiration pour les créateurs contemporains, notamment dans la mode, le design et la photographie. Une programmation riche autour de Roger Da Silva « Dakaroises » s’inscrit dans une série d’événements dédiés à l’œuvre de Roger Da Silva à Dakar en mars 2026. Parmi eux : « Au nom de la lumière », une exposition explorant les liens entre mémoire et foi des dialogues intergénérationnels autour de la photographie des initiatives de valorisation du patrimoine visuel sénégalais. Ces événements témoignent d’une reconnaissance croissante, tant au niveau national qu’international. Une redécouverte tardive mais essentielle. Longtemps resté dans l’ombre à l’échelle internationale, Roger Da Silva connaît aujourd’hui une reconnaissance tardive mais méritée. Son travail, profondément humaniste, offre un regard unique sur une période charnière de l’histoire sénégalaise. Il ne se contente pas de documenter : il révèle.

Fatou Ba

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