Gorée, l’île debout : quand les étudiants wolofs réclament la mémoire de la résistance

À travers une lettre solennelle adressée au maire de l’île, l’Association MBootayu Léppiy Wolof de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar appelle à reconnaître Gorée comme un haut lieu de révolte, de dignité et d’héroïsme wolof, au-delà de la mémoire victimaire de l’esclavage.
Gorée.

La silhouette ocre de l’île de Gorée se dessine, immobile, presque solennelle. Classée patrimoine mondial, l’île est universellement associée à la mémoire de la traite négrière atlantique. Mais ce jour-là, ce n’est pas seulement le passé douloureux que l’on vient évoquer. C’est une autre mémoire, longtemps reléguée à la marge des récits officiels, que des étudiants wolofs sont venus faire entendre : celle de la résistance.

Réunis au sein de l’Association MBootayu Léppiy Wolof, des étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar ont décidé de franchir la mer pour déposer une lettre à la municipalité de Gorée. Leur souhait est que l’île soit reconnue non seulement comme un lieu de souffrance, mais aussi comme un lieu de révolte, de dignité et de combat mené par des esclaves wolofs en 1749 et en 1777. Une mémoire à rééquilibrer. Depuis des décennies, Gorée est présentée au monde comme le symbole de la déportation massive d’Africains vers les Amériques. La célèbre Maison des Esclaves, les cellules exiguës, la « porte du non-retour » ont façonné une mémoire puissante, centrée sur la douleur, la captivité et la dépossession. « Nous n’oublions rien », insiste Mamadou Sylla, président de l’association. « Nous nous inclinons d’abord devant la mémoire de toutes les victimes des traites négrières. Mais nous affirmons que l’île de Gorée ne saurait être enfermée dans une mémoire uniquement victimaire. » Autour de lui, les étudiants acquiescent. Pour eux, la mémoire doit être complète, équilibrée, fidèle à la complexité historique. Car les archives européennes elles-mêmes attestent d’au moins deux révoltes majeures d’esclaves wolofs sur l’île. 1749 : la conspiration étouffée . Les documents rapportés par le général Louis Faidherbe dans son ouvrage Le Sénégal : la France dans l’Afrique Occidentale évoquent un complot minutieusement préparé par près de cinq cents captifs wolofs. Selon ces sources, les insurgés avaient élaboré un plan précis : neutraliser la garde, s’emparer des armes, incendier les installations, puis rejoindre le Cayor après avoir traversé le bras de mer. Une organisation stratégique, pensée, structurée. Une preuve que les captifs n’étaient pas des êtres passifs, mais des acteurs historiques lucides et déterminés. La révolte fut trahie par un jeune garçon, puni pour de petits larcins, qui dénonça le complot. La répression fut implacable. Les chefs furent exécutés devant les autres captifs, projetés par des canons chargés de bourre. Un spectacle destiné à terroriser. Mais les archives rapportent aussi une scène saisissante : lorsque les chefs reconnaissent publiquement leur projet, ils déclarèrent préférer la mort à la captivité. Les autres captifs répondirent d’une seule voix : « Dé gue la ! Dé gue la ! » , « C’est vrai ! » .Un cri collectif. Un refus. Une affirmation de dignité. 1777 : l’île embrasée. Près de trente ans plus tard, une nouvelle insurrection éclate. Cette fois, les esclaves wolofs parviennent à prendre temporairement le contrôle de l’île. Les torches embrasent la nuit. Les colons se réfugient dans le fort. L’ouvrage L’île du sortilège de P. Brau évoque cette nuit d’incendie et de fuite vers la presqu’île, dans une tentative désespérée de reconquête de liberté. « Cela prouve que l’esprit de résistance n’avait pas été brisé », souligne Papa Demba Dieng, membre fondateur de l’association. « Gorée n’est pas seulement un lieu de chaînes. C’est aussi un lieu de soulèvement. ». Une tradition de rébellion wolof. Les étudiants rappellent également un fait méconnu : les premières rébellions d’esclaves wolofs dans les colonies espagnoles furent si redoutées que le roi Charles Quint interdit en 1526 l’introduction d’esclaves wolofs dans les Amériques. Un décret impérial qui témoigne du tempérament jugé « rebelle » et « indocile » des Wolofs. Des cavaliers réputés pour leur maîtrise des armes et leur audace, décrits par des chroniqueurs espagnols comme « très guerriers ». « La liberté ne nous a pas été donnée », a martelé Mamadou Sylla. « Elle a été arrachée. » Une lettre pour restaurer l’honneur . Elle demande que les révoltes de 1749 et 1777 soient intégrées dans la scénographie mémorielle de l’île, au même titre que les documents relatifs à la traite. « Autant on expose les preuves de la servitude, autant il faut exposer les preuves de la résistance », plaide Papa Demba Dieng. L’objectif n’est pas de nier la tragédie, mais de restituer la pleine humanité historique des captifs africains. Reconnaître leur agency, leur capacité d’action, leur courage. Une jeunesse en quête de conscience historique . Pour ces étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, la démarche dépasse le symbole. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation de l’histoire africaine. « Transmettre la mémoire de résistance, c’est restaurer l’honneur des ancêtres », affirme Mamadou Sylla. « C’est dire aux générations futures que même dans les ténèbres, l’esprit humain peut se lever. »
À l’heure où les débats sur la mémoire coloniale et l’esclavage traversent les sociétés contemporaines, leur initiative résonne comme un appel à une narration plus complète, plus juste. Gorée, lieu de mémoire plurielle. L’Île de Gorée restera à jamais un symbole mondial de la traite négrière. Mais elle peut aussi devenir le symbole d’une mémoire plurielle : celle de la souffrance, certes, mais aussi celle du courage . Leur combat est mémoriel, mais il est aussi politique au sens noble : il s’agit de redonner une voix à ceux que l’histoire a trop souvent réduits au silence. « Vive la mémoire des résistants », conclut Mamadou Sylla. « Vive la dignité africaine. » Et peut-être, à travers cette lettre, Gorée ajoutera à ses murs une autre inscription : celle d’une île debout.

Fatou Ba

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