Au Grand Théâtre National Doudou Ndiaye Coumba Rose, la science rencontre l’art pour sensibiliser les populations aux enjeux sanitaires et agricoles liés aux rongeurs
Le Grand Théâtre National Doudou Ndiaye Coumba Rose a accueilli une représentation exceptionnelle de la pièce théâtrale Janax yi ak nit ñi (« Des rongeurs et des humains »). Cette création originale, à la croisée de la recherche scientifique et de l’expression artistique, a réuni chercheurs, autorités administratives, artistes, élèves et citoyens autour d’une problématique souvent ignorée mais pourtant cruciale : l’impact des rongeurs sur la santé humaine, l’agriculture et la sécurité alimentaire au Sénégal.
Portée par une collaboration inédite entre institutions scientifiques et acteurs culturels, cette pièce s’inscrit dans une démarche pédagogique ambitieuse : rendre accessible au grand public des connaissances scientifiques complexes à travers la puissance narrative du théâtre. À travers humour, émotions et scènes inspirées du quotidien, Janax yi ak nit ñi interroge les relations entre humains, animaux et environnement dans une perspective globale de santé publique. Une matinée de théâtre et de réflexion au cœur de Dakar. La grande salle du Grand Théâtre national Doudou Ndiaye Coumba Rose s’est animée d’une atmosphère particulière. Dans l’assistance figuraient des élèves venus de différents établissements scolaires, des chercheurs, des artistes, mais aussi des représentants institutionnels dont le préfet de la région de Dakar et le directeur général du Grand Théâtre. Cette représentation marque l’un des moments forts de la tournée nationale de la pièce, initiée par l’Institut de Recherche pour le Développement en partenariat avec plusieurs institutions scientifiques et culturelles, notamment le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, l’Université Gaston Berger, le Haut Conseil National de la Sécurité Sanitaire One Health, la Compagnie Gratte Noyau et KB Ingénierie Consulting Sénégal. La salle, attentive et curieuse, s’est laissée porter par cette création théâtrale qui mêle récit scientifique, situations humoristiques et moments d’émotion. Une initiative originale : quand la science inspire la scène À l’origine de Janax yi ak nit ñi, une idée simple mais ambitieuse : utiliser l’art comme vecteur de sensibilisation scientifique. Dans de nombreuses régions du Sénégal et d’Afrique de l’Ouest, les rongeurs constituent un défi majeur pour les communautés rurales. Ils détruisent des cultures, contaminent des réserves alimentaires et peuvent transmettre des maladies parfois graves à l’être humain.
Pourtant, ces risques restent encore largement méconnus du grand public. C’est précisément pour combler ce déficit d’information que chercheurs et artistes ont décidé de travailler ensemble afin de transformer les résultats de recherches scientifiques en récit accessible.
Le projet s’appuie notamment sur plusieurs programmes scientifiques majeurs :BIOPASS; ObsMICE , WAN@Bt; AfriCam/PREZODE. Tous ces programmes s’inscrivent dans l’approche One Health, une philosophie scientifique qui reconnaît l’interdépendance entre la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes. Une pièce engagée entre humour et pédagogie Interprétée principalement en wolof avec une voix off en français, la pièce met en scène des situations de la vie quotidienne dans lesquelles les rongeurs jouent un rôle central. Dans une maison familiale, un village agricole ou encore un marché, les personnages découvrent progressivement que les rats et autres rongeurs ne sont pas seulement des nuisibles qui s’attaquent aux stocks alimentaires. Ils peuvent également représenter une menace sanitaire importante. Les dialogues, souvent teintés d’humour, permettent de transmettre des informations scientifiques de manière fluide et accessible.
Le public rit, s’émeut, mais surtout comprend. À travers ces histoires, les spectateurs prennent conscience des multiples dimensions du problème : pertes agricoles importantes
contamination des denrées alimentaires , propagation de maladies zoonotiques. Le théâtre devient ainsi un outil puissant de vulgarisation scientifique. Les rongeurs : un enjeu majeur pour la santé publique À l’issue de la représentation, plusieurs échanges ont eu lieu entre les chercheurs, les artistes et le public. Parmi les intervenants figurait Ambroise Dalecky, chargé de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement, basé à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Dans son intervention, le scientifique a expliqué l’importance de cette initiative qui relie science et culture. Selon lui, l’impact des rongeurs dépasse largement la simple nuisance domestique. « L’impact des rongeurs est multiple. Il se situe au niveau de la souveraineté alimentaire, des infrastructures et surtout de la santé humaine et animale, un aspect qui reste encore largement négligé. » Le chercheur souligne que les rongeurs ne se contentent pas de consommer les ressources alimentaires ; ils peuvent également transmettre de nombreuses maladies. Des maladies souvent méconnues et sous-diagnostiquées Les rongeurs sont impliqués dans au moins 68 maladies connues dans le monde. Parmi celles-ci figure la Leptospirose, une infection transmise par contact avec de l’eau contaminée par l’urine de rongeurs. Selon Ambroise Dalecky, des recherches récentes menées à Saint-Louis ont permis d’identifier la présence de cette maladie en milieu urbain, alors qu’elle n’était pas auparavant signalée dans la région. La leptospirose présente une particularité qui complique sa détection : ses symptômes ressemblent fortement à ceux du paludisme ou d’une simple grippe. Cette confusion entraîne souvent des erreurs de diagnostic et retarde la prise en charge médicale appropriée. Le chercheur rappelle que ces maladies font partie des maladies tropicales négligées, qui représentent un fardeau sanitaire important pour de nombreuses populations. L’approche One Health : une vision globale de la santé. Face à ces défis, les scientifiques défendent une approche globale appelée One Health. Cette approche repose sur un principe fondamental : la santé humaine ne peut être dissociée de la santé animale ni de celle des écosystèmes. Ainsi, la lutte contre les maladies transmises par les rongeurs nécessite une collaboration entre plusieurs secteurs : la santé humaine;la santé animale; l’agriculture; l’environnement; la recherche scientifique; les autorités publiques et les communautés locales. Cette approche intersectorielle constitue l’un des messages clés transmis par la pièce Janax yi ak nit ñi. L’un des objectifs majeurs du projet est de créer un dialogue entre différents acteurs de la société. La pièce sert ainsi de point de départ à des discussions entre chercheurs, citoyens et décideurs politiques.
Selon Ambroise Dalecky, il est essentiel de sortir les connaissances scientifiques des laboratoires pour les partager avec les populations..« L’idée est de mettre les données de la recherche à la disposition de l’action publique et des communautés. » Cette démarche vise à renforcer la sensibilisation et à encourager des actions concrètes au niveau local. Une tournée nationale pour sensibiliser les territoires. La représentation de Dakar s’inscrit dans une tournée nationale de treize représentations organisée à travers le Sénégal et même au-delà des frontières. Le spectacle a déjà été présenté dans plusieurs villes : Février 2026 Saint‑Louis – 24 février ; Kaolack – 26 février ; Tambacounda – 28 février . Mars 2026 : Kédougou – 2 mars ; Kolda – 3 mars ; Ziguinchor – 4 mars ; Banjul – 6 mars ; Dakar – 11 mars . Avril 2026 : Thiès – 21 avril ; Louga – 22 avril ; Richard ・Toll – 23 avril ; Saint‑Louis – 25 avril et Podor – 26 avril. Cette itinérance permet de toucher des territoires directement concernés par les problèmes agricoles et sanitaires liés aux rongeurs. Des solutions locales et communautaires . Au-delà du diagnostic, la pièce propose également des pistes d’action.
Les chercheurs insistent notamment sur l’importance : d’améliorer les pratiques de stockage alimentaire, de renforcer la surveillance sanitaire, de sensibiliser les communautés rurales, de développer des systèmes de veille intersectorielle, les solutions ne peuvent être uniquement scientifiques ou institutionnelles. Elles doivent également impliquer les populations locales. Une rencontre entre artistes, chercheurs et citoyens. La réussite de Janax yi ak nit ñi repose sur cette collaboration unique entre disciplines. Les artistes apportent leur sensibilité et leur capacité à raconter des histoires. Les chercheurs fournissent les connaissances scientifiques. Ensemble, ils construisent un langage commun capable de toucher un public large. Le théâtre devient ainsi un espace de médiation où la science se raconte autrement.Un projet qui illustre le pouvoir de la culture. Dans un contexte où les défis sanitaires, environnementaux et alimentaires deviennent de plus en plus complexes, Janax yi ak nit ñi montre qu’il est possible d’innover dans les modes de communication scientifique. En réunissant chercheurs, artistes et citoyens autour d’une scène de théâtre, ce projet ouvre une nouvelle voie pour la sensibilisation du public.
Fatou Ba











