Au Seanema du Sea Plaza, une projection spéciale célèbre une œuvre 100 % Made in Sénégal, porteuse de mémoire, d’ambition culturelle et d’espoir pour toute une industrie.
Parents et enfants, professionnels du cinéma, artistes et simples curieux se pressent pour assister à un événement rare : la projection spéciale de quelques épisodes de Les aventures de Kady et Dyudyu Plus qu’une simple séance de cinéma, il s’agit d’un moment de reconnaissance nationale pour une série d’animation sénégalaise qui, après avoir conquis des jurys internationaux, revient à la rencontre de son premier public : celui du Sénégal.
Si Les aventures de Kady et Dyudyu touchent autant, c’est parce que la série est née d’un constat partagé par ses créateurs : le déficit de contenus animés africains racontant l’histoire, les légendes et les valeurs du continent à destination des enfants. Pendant des décennies, plusieurs générations ont grandi en consommant des dessins animés venus d’ailleurs, porteurs de cultures, de références et d’imaginaires souvent éloignés des réalités africaines. « Nous avons tous grandi en regardant des dessins animés qui nous venaient d’ailleurs », confie le réalisateur Yankhoba Diémé. « Aujourd’hui, nous avons l’opportunité de proposer des contenus qui racontent nos histoires, celles de nos rois, de nos reines, de nos royaumes. » Cette volonté de réappropriation narrative est au cœur du projet. À travers Kady et Dyudyu, la série ambitionne de réconcilier les enfants sénégalais avec leur histoire, en utilisant un langage qu’ils maîtrisent déjà : celui de l’animation. La programmation spéciale, organisée à partir du 12 décembre au Seanema du Sea Plaza, marque une étape symbolique. Après avoir été sélectionnée et primée dans plusieurs festivals internationaux, la série s’offre enfin une visibilité en salle au Sénégal. Le choix du Seanema, lieu emblématique du cinéma moderne à Dakar, n’est pas anodin : il symbolise l’entrée de l’animation sénégalaise dans les circuits de diffusion contemporains. La projection du 13 décembre se déroule en présence du réalisateur Yankhoba Diémé et de la productrice et autrice Fatoumata Bathily. Avant de fouler les écrans dakarois, Les aventures de Kady et Dyudyu ont déjà parcouru un long chemin. La série a été sélectionnée dans plusieurs festivals à travers le monde et a remporté des distinctions prestigieuses. Parmi elles, le prix du jury au FESPACO, rendez-vous majeur du cinéma africain, et le prix du meilleur film d’animation étranger en Grèce. Ces récompenses témoignent non seulement de la qualité artistique de la série, mais aussi de l’intérêt international pour des récits africains authentiques. Elles confirment que les histoires locales, lorsqu’elles sont portées avec exigence et créativité, peuvent toucher un public universel. L’approche visuelle de Kady et Dyudyu est l’un de ses marqueurs forts. Yankhoba Diémé explique avoir voulu créer un univers capable de « faire voyager les enfants dans le temps ». Chaque décor, chaque costume, chaque détail est pensé comme une passerelle entre le passé et le présent. « Nous avons fait énormément de recherches, notamment sur les costumes et l’accoutrement des rois et des reines », souligne le réalisateur. Pour garantir l’authenticité visuelle, l’équipe s’est entourée de stylistes et de références culturelles majeures, parmi lesquelles Oumou Sy, figure emblématique de la mode africaine, qui a contribué à l’élaboration des tenues royales. À l’écran, le Sénégal se révèle sous un jour nouveau : la gare nationale, le Monument de la Renaissance africaine, les chutes de Dindefelo, le puits de Moulin-le-Guin. Autant de lieux emblématiques intégrés au récit animé, devenant des supports pédagogiques autant que des éléments narratifs. Au-delà de l’esthétique, Les aventures de Kady et Dyudyu portent une ambition éducative claire. Certains épisodes abordent des moments clés de l’histoire nationale, comme l’indépendance du Sénégal. Des figures historiques et politiques y apparaissent, de Léopold Sédar Senghor à des personnalités plus contemporaines. Pour Yankhoba Diémé, l’animation peut et doit trouver sa place dans les programmes éducatifs. « Pourquoi ne pas diffuser ce type de contenus dans les écoles ? Pourquoi ne pas les intégrer au programme national ? » interroge-t-il. Une vision partagée par de nombreux acteurs culturels présents lors de la projection. Derrière cette aventure se trouve aussi le parcours singulier de Fatoumata Bathily, autrice et productrice de la série. Directrice d’école, elle est au contact quotidien des enfants depuis des années. C’est cette proximité qui a nourri son engagement. « Les enfants ont besoin qu’on leur raconte leur histoire », affirme-t-elle avec conviction. « Aujourd’hui, ils utilisent beaucoup Internet et le digital. Pour leur parler, il faut utiliser ces mêmes moyens. » Pour elle, l’animation est devenue une évidence. Un outil moderne pour transmettre des récits anciens, pour rappeler aux plus jeunes que l’Afrique possède une histoire riche et une civilisation millénaire. L’imaginaire de Fatoumata Bathily trouve ses racines dans l’enfance. Elle évoque avec émotion les histoires racontées par sa grand-mère, ces récits transmis oralement, qui ont nourri sa créativité et son goût pour la narration. « Depuis toute petite, j’écris de petites histoires. J’aime être dans un monde imaginaire », confie-t-elle. Kady et Dyudyu apparaissent ainsi comme le prolongement naturel de cette passion, un pont entre la tradition orale et les outils numériques contemporains. Le succès actuel de la série ne doit pas masquer les difficultés traversées. La production de films d’animation est un processus long, coûteux et exigeant. Fatoumata Bathily parle sans détour d’un « combat de dix ans ». Dix ans de recherche de financements, de constitution d’équipes, de travail souvent réalisé avec des moyens limités. « L’animation, c’est énormément de travail, une chaîne de production complexe, qui nécessite des professionnels », explique-t-elle. Le soutien du FOPICA et de la Direction de la cinématographie a été déterminant. « Le FOPICA a été le premier fonds à croire à ce projet d’animation, et donc à croire aux enfants », insiste la productrice. Au Sénégal, les compétences en animation existent. De nombreux jeunes travaillent en 2D et en 3D, produisent des œuvres de qualité, mais manquent de plateformes de diffusion. Beaucoup de créations restent dans les tiroirs, faute de circuits adaptés.
Kady et Dyudyu mettent en lumière cette réalité et soulignent l’urgence de structurer une véritable industrie de l’animation. Pour Yankhoba Diémé, l’enjeu est clair : sans investissement local, les jeunes continueront de consommer des contenus étrangers, au détriment de leur propre imaginaire collectif. Les aventures de Kady et Dyudyu dépassent le cadre du divertissement. La série s’impose comme un manifeste pour la souveraineté culturelle, un plaidoyer pour des récits africains racontés par des Africains, pour des Africains et pour le monde.Au Seanema du Sea Plaza, le public ne célèbre pas seulement une série d’animation. Il célèbre une vision, une persévérance et une promesse : celle d’un imaginaire sénégalais vivant, transmis aux générations futures, image après image, histoire après histoire.
Fatou Ba













