Au CICES, trois jours pour archiver, connecter et transmettre : une révolution silencieuse portée par la parole féminine
Dans la grande salle de l’Unité africaine du Centre international du commerce extérieur du Sénégal (CICES), une énergie particulière flotte dans l’air. Ce matin-là, les mots ont du poids, les silences ont du sens, et les regards échangés racontent déjà des histoires de luttes, de résilience et d’espoir. Ici, commence « La Réunion », un événement inédit au Sénégal, imaginé comme un espace de convergence, de transmission et de transformation des voix féminines.
Portée par Zoubida Bengeloune Fall, figure montante de la scène médiatique et intellectuelle sénégalaise, et organisée par le média DUKOKALAM en partenariat avec le Ministère de l’Éducation nationale, cette initiative s’inscrit dans une dynamique nouvelle : faire de la parole des femmes un levier d’impact durable. Une cérémonie d’ouverture sous le signe de l’engagement, la salle se remplit progressivement. Femmes de tous âges, étudiantes, professionnelles, militantes, artistes, mais aussi partenaires institutionnels et diplomatiques se retrouvent pour assister à l’ouverture officielle. Parmi les personnalités présentes figurent Christine Fages ambassadrice de France au Sénégal , première femme à occuper ce poste à Dakar, et Tamara Mona ambassadrice de la Suisse au Sénégal , récemment accréditée dans la sous-région. Leur présence témoigne de l’importance croissante accordée aux questions d’égalité, de transmission et d’autonomisation des femmes. Mais c’est la voix de Zoubida Bengeloune Fall qui ouvre véritablement cette rencontre. Zoubida Bengeloune Fall : « Je crois en la force du lien » . Debout à la tribune, posée mais habitée, Zoubida Bengeloune Fall livre un discours profondément intime. Elle ne parle pas de concepts abstraits, mais de vécu, de quotidien, de ces conversations ordinaires qui façonnent les trajectoires extraordinaires. « Il y a quatre ans, ce que vous voyez aujourd’hui n’avait pas encore de nom », confie-t-elle, évoquant la genèse de son projet. Ce qui est devenu aujourd’hui « Conversations Féminines » et désormais « La Réunion » était au départ une intuition, un besoin de dire et de relier. Dans ses mots, une conviction forte émerge : La transformation sociale passe par la narration des expériences vécues. Elle insiste sur la nécessité de « faire communauté », de créer des espaces où les femmes peuvent parler sans filtre, sans jugement, et surtout, sans hiérarchie. « Cette transmission n’est pas descendante. Elle se fait dans tous les sens », explique-t-elle, déconstruisant les modèles classiques d’apprentissage. « Conversations Féminines » : du podcast à un mouvement national . À l’origine de cet événement se trouve un projet médiatique devenu phénomène : le podcast Conversations Féminines. Créé par Zoubida Bengeloune Fall, il donne la parole à des femmes souvent invisibilisées, abordant des sujets sensibles comme les violences ordinaires, les jugements sociaux ou encore la quête de soi. À travers ce podcast, puis son livre éponyme publié en 2024, elle a su fédérer une communauté engagée. En 2022, elle fonde DUKOKALAM, premier média sénégalais entièrement dédié au podcast, consolidant ainsi un espace d’expression inédit dans le paysage médiatique local. « La Réunion » marque une étape décisive : pour la première fois, ces voix, jusque-là dispersées, se retrouvent physiquement dans un même espace. Trois jours pour penser, partager et transformer Du 26 au 28 mars 2026, « La Réunion » se déploie autour de trois axes majeurs : archiver, connecter, transmettre. Archiver : préserver les récits . Dans un contexte où les histoires des femmes sont souvent marginalisées, l’archivage devient un acte politique. Il s’agit de documenter les expériences, de garder trace des luttes et des victoires. Connecter : créer du réseau. Les échanges informels, les cercles de parole et les panels permettent aux participantes de tisser des liens durables. Transmettre : construire l’avenir. Des rencontres intergénérationnelles réunissent lycéennes, étudiantes et professionnelles autour de discussions concrètes sur les défis contemporains.
La parole diplomatique au service de la cause féminine Prenant la parole à son tour, Christine Fages ambassadrice de la France au Sénégal souligne l’importance d’initiatives comme « La Réunion ». « Si j’avais eu cet outil quand j’étais jeune, ma vie aurait été différente », confie-t-elle avec sincérité. Elle insiste sur le rôle fondamental de la sororité et du mentorat dans la construction des parcours féminins. Pour elle, le réseau est un accélérateur : il permet d’apprendre plus vite, avec moins de sacrifices. Elle rappelle également l’engagement de la France en faveur de l’égalité femmes-hommes, notamment à travers des initiatives comme « Égalité en lumière ». Tamara Mona, ambassadrice de la Suisse au Sénégal : « Apprendre des expériences pour ne pas répéter les erreurs » De son côté, Tamara Mona met l’accent sur la dimension collective de l’apprentissage. « Il ne faut pas répéter les erreurs du passé », explique-t-elle. Pour elle, la transmission est un outil stratégique, permettant aux jeunes générations de s’appuyer sur les acquis des précédentes. Elle insiste également sur la créativité du collectif comme moteur de changement. Un espace où la parole libérée devient transformation. Au-delà des discours officiels, « La Réunion » se distingue par la richesse de ses échanges. Ici, la parole circule librement. Des femmes venues de tout le Sénégal , parfois après de longs trajets témoignent de l’impact concret de Conversations Féminines dans leur vie. Des thématiques sensibles abordées sans détour . Violences sexistes, santé, ambition féminine, représentativité. Les sujets abordés sont nombreux et souvent délicats. Sans prétendre apporter des solutions immédiates, « La Réunion » offre un cadre sécurisé pour en parler. L’un des aspects les plus marquants de l’événement reste la diversité des profils présents. Mères, filles, étudiantes, professionnelles toutes participent à une conversation commune. Zoubida Bengeloune Fall insiste : « Nous ne sommes plus les marches. Nous sommes les actrices. » Cette phrase résonne comme un manifeste. Vers un héritage durable : le projet de livre blanc. Au-delà de ces trois jours, les organisateurs ambitionnent de prolonger l’impact de « La Réunion ».
Un livre blanc sera élaboré en collaboration avec le Ministère de l’Éducation nationale et les partenaires internationaux. L’objectif : formaliser les idées, recommandations et pistes d’action issues des échanges. Ce document pourrait servir de base à des politiques publiques ou à des initiatives éducatives à l’échelle nationale. Une révolution silencieuse mais déterminante.
Fatou Ba







