Du costume importé au boubou royal : le plaidoyer vibrant de Amadou Bakhaw Diaw pour une célébration enracinée dans nos traditions
Chaque année, à l’approche de Mardi Gras, dans les écoles, les salles de classe se transforment en coulisses improvisées où princesses, super-héros, policiers et personnages de dessins animés prennent vie sous les rires des enfants. Mais derrière cette explosion de créativité, une question persiste : pourquoi nos enfants, héritiers d’un patrimoine millénaire, se déguisent-ils si rarement à l’image de leur propre histoire ?
C’est cette interrogation qu’a posée avec gravité et passion Amadou Bakhaw Diaw président de l’Association MBootayu Léppiy Wolof, « Et si cette année, les parents wolofs s’inspirent de notre tradition vestimentaire ancestrale pour confectionner les déguisements de nos enfants ? » a-t-il demandé. Une fête importée, une identité à affirmer . Mardi Gras, fête d’origine chrétienne et occidentale, s’est progressivement installée dans le calendrier scolaire sénégalais. Dans les établissements publics comme privés, cette journée est devenue un moment de détente et d’expression artistique. Pourtant, pour Amadou Bakhaw Diaw b, cette célébration peut aller au-delà du simple divertissement. « Certes, Mardi Gras n’est pas notre culture. Mais pourquoi ne pas transformer cette journée en opportunité de valoriser nos ancêtres ? » insiste-t-il. Car le constat est sans appel : la majorité des costumes sont inspirés de modèles étrangers. Super-héros américains, personnages d’animations asiatiques ou figures issues de contes européens dominent les podiums improvisés des écoles. Pendant ce temps, l’héritage wolof pourtant riche en figures historiques et en symboles forts , reste peu représenté. Linguère Ndaté Yalla Mbodj : symbole de résistance et de royauté . Parmi les figures emblématiques évoquées, celle de Linguère Ndaté Yalla Mbodj occupe une place centrale. Reine du Walo au XIXe siècle, elle incarne la résistance face à la colonisation et la dignité du leadership féminin africain. Son port altier, ses parures majestueuses, ses coiffures raffinées constituent une source d’inspiration inépuisable pour des costumes à la fois pédagogiques et esthétiques.À ses côtés dans le récit historique, son époux, Marosso Tassé Diop, guerrier céddo wolof, symbolise la bravoure et la défense des valeurs traditionnelles. Le céddo, figure emblématique de l’histoire wolof, représente la loyauté, le courage et l’attachement à la souveraineté. Le vêtement comme langage identitaire . Dans la culture wolof, le vêtement n’est jamais neutre. Il parle. Il raconte l’appartenance sociale, l’âge, le statut, la région. Les tissus , bazin richement teint, pagnes tissés, broderies délicates , traduisent un savoir-faire transmis de génération en génération. Les bijoux, quant à eux, ne sont pas de simples ornements. Les colliers, bracelets et boucles d’oreilles traditionnels symbolisent protection, prospérité ou noblesse. Les coiffures, travaillées avec minutie, témoignent d’une esthétique sophistiquée qui fascine encore les stylistes contemporains. Pour Amadou Bakhaw Diaw , puiser dans cette richesse pour Mardi Gras serait une manière concrète de « renforcer la fierté » des enfants. « Habiller nos fils et nos filles à l’image de notre patrimoine, c’est préserver notre identité, transmettre nos valeurs et encourager la créativité locale », martèle-t-il. Entre modernité et transmission . Dans un contexte de mondialisation accélérée, la question de l’identité culturelle devient cruciale. Les réseaux sociaux diffusent des modèles venus d’ailleurs, parfois au détriment des références locales. Pourtant, les initiatives de valorisation du patrimoine wolof se multiplient : défilés de mode traditionnelle, festivals culturels, ateliers de transmission intergénérationnelle. Mardi Gras pourrait s’inscrire dans cette dynamique. Au-delà de la dimension symbolique, la valorisation de l’héritage wolof pour Mardi Gras représente aussi une opportunité économique. Les tailleurs, artisans bijoutiers, coiffeuses traditionnelles pourraient bénéficier d’une demande accrue. Les marchés locaux regorgent de tissus et d’accessoires capables de rivaliser avec les costumes importés. Encourager la production locale, c’est soutenir l’artisanat sénégalais et préserver des métiers ancestraux menacés par l’industrialisation. « Pourquoi acheter un costume en plastique fabriqué à des milliers de kilomètres alors que nos artisans peuvent créer des merveilles ? » interroge Amadou Bakhaw Diaw. Une question d’estime de soi
Les psychologues s’accordent à dire que l’estime de soi se construit dès l’enfance. Voir son histoire, ses héros, ses symboles valorisés dans l’espace scolaire contribue à forger une identité solide. À l’inverse, l’absence de références locales peut nourrir un sentiment d’effacement culturel. Habiller un enfant en reine du Walo, en guerrier céddo, en griot ou en noble du Djolof, c’est lui offrir une narration positive de ses origines. C’est lui rappeler qu’il appartient à une civilisation ancienne, porteuse de valeurs et de savoirs. Transformer la fête en acte de mémoire Le plaidoyer de Amadou Bakhaw Diaw ne vise pas à exclure les autres cultures ni à interdire l’imaginaire universel. Il invite plutôt à un équilibre. Mardi Gras peut rester un moment de joie et de créativité tout en devenant un espace de transmission.« Faisons du Mardi Gras une célébration de qui nous sommes », conclut le président de MBootayu Léppiy Wolof. « Si nous ne valorisons pas nos ancêtres, nos enfants seront toujours tentés de s’habiller comme les autres, faute de modèles visibles. » . Un héritage à réinventer. Au fond, la question dépasse le simple cadre d’une fête scolaire. Elle interroge la place du patrimoine wolof dans la société contemporaine. Comment conjuguer modernité et tradition ? Comment transmettre sans figer ? Comment célébrer sans exclure ?
Mardi Gras offre une scène symbolique pour amorcer cette réflexion. Dans les éclats de rire des enfants, dans le bruissement des tissus colorés, peut naître une nouvelle manière de célébrer : enracinée, fière et créative. Si, cette année, au détour d’une cour d’école, une Linguère croise un céddo, si un petit Damel salue une princesse du Walo, alors le message d’Amadou Bakhaw Diaw aura trouvé un écho. Et peut-être que Mardi Gras, loin d’être une simple importation festive, deviendra un rendez-vous annuel avec notre mémoire collective , un pont entre les générations, un miroir tendu à l’histoire wolof, un acte d’amour envers nos ancêtres.
Fatou Ba












