À Dakar, Mamadou Khouma Guèye transforme la mémoire de sa mère et d’un quartier menacé en un acte cinématographique puissant, entre intime et politique
La nuit tombe doucement sur le Plateau, enveloppant le Musée des civilisations noires d’une solennité particulière. Dans cet espace dédié à la mémoire, aux héritages africains et aux récits longtemps relégués aux marges, se joue un autre moment de transmission : l’avant-première sénégalaise de LITI-LITI (l’attachement), le premier long métrage documentaire du réalisateur Mamadou Khouma Guèye. Une projection attendue, chargée d’émotion et de symboles, placée sous l’égide du Ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, et organisée en collaboration avec le Musée des civilisations noires (MCN) et la Direction de la Cinématographie.
La cérémonie officielle est présidée par le Secrétaire d’État chargé de la Culture, Dr Bacary Sarr, entouré d’éminentes personnalités du monde culturel, institutionnel et artistique. Réalisateurs, producteurs, universitaires, critiques de cinéma, acteurs de la société civile et habitants de la banlieue dakaroise se côtoient dans la salle. L’atmosphère est à la fois feutrée et vibrante : chacun semble conscient d’assister à bien plus qu’une simple projection de film. Un film, un quartier, une mère , LITI-LITI , un mot wolof qui évoque l’attachement, le lien profond, presque viscéral , plonge le spectateur au cœur de Guinaw Rail, commune populaire et marginalisée de la grande banlieue de Dakar. Un territoire façonné par les rails, les départs, les retours, et aujourd’hui menacé par les bulldozers du Train Express Régional (TER), vitrine du « Sénégal émergent ». Les maisons tombent, les rues disparaissent, les repères se dissolvent. Face à cette transformation brutale, Mamadou Khouma Guèye choisit de revenir sur ses pas. Il filme son quartier d’enfance avant qu’il ne s’efface définitivement du paysage urbain. Mais surtout, il filme sa mère, figure centrale du récit, dépositaire d’une mémoire intime et collective. À travers son visage, sa voix, ses silences, se déroule l’histoire d’une vie façonnée à l’ombre des rails, entre résilience quotidienne et dignité silencieuse. Ce geste cinématographique est d’une rare intensité : faire de sa propre mère l’actrice principale de son film, non pas pour l’exposer, mais pour l’honorer ; non pas pour l’idéaliser, mais pour lui rendre une place centrale dans l’histoire. Une œuvre primée avant même son retour au pays Avant cette avant-première dakaroise, LITI-LITI avait déjà entamé un parcours international remarquable. Présenté en première mondiale au prestigieux festival Visions du Réel en Suisse, en avril 2025, le film a ensuite été sélectionné dans une quinzaine de festivals à travers le monde. Son palmarès est éloquent : Tanit d’Or du meilleur documentaire aux Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) 2025, Prix du public au Festival des 3 Continents de Nantes (France), Mention honorifique au Festival Afrikaldia (Espagne). Ces distinctions confirment la place grandissante de Mamadou Khouma Guèye parmi les figures montantes du documentaire africain, un statut déjà esquissé par ses œuvres précédentes. Un parcours cohérent et engagé De Kédougou (2017), récompensé par le Tanit de Bronze aux JCC et le Grand Prix du Jury à Saint-Louis Doc, à Maamo Maam (2020), réalisé pour la Biennale de Dakar, en passant par Xaar Yàlla (2021), primé dans plusieurs festivals internationaux, le cinéaste sénégalais n’a cessé de creuser une même veine : celle des territoires invisibiliser, des vies ordinaires et des mémoires menacées.
Avec LITI-LITI, il franchit une étape supplémentaire. Pour la première fois, il filme son propre quartier. Pour la première fois, il confronte son regard de cinéaste à son regard de fils. Le résultat est un film d’une grande sobriété formelle, mais d’une puissance émotionnelle rare. La parole de l’État : culture, mémoire et résistance Prenant la parole lors de la cérémonie, le Secrétaire d’État à la Culture, Dr Bakary Sarr, exprime sa profonde satisfaction et souligne la portée symbolique du lieu choisi pour cette projection. Le Musée des Civilisations Noires, rappelle-t-il, est un espace dédié aux trajectoires complexes, aux récits multiples et parfois oubliés qui fondent l’identité collective. À ce titre, il constitue un cadre idéal pour accueillir une œuvre qui interroge le rapport au territoire, au temps et à la mémoire. Dans un discours dense et engagé, Dr Bakary Sarr insiste sur la dimension profondément politique du film. LITI-LITI, affirme-t-il, ne se contente pas de montrer : il questionne. Il ralentit le regard, invite à écouter ce que la vie dit lorsqu’elle se transforme. Derrière chaque rail posé, chaque immeuble érigé, se cachent des histoires humaines, des mémoires accumulées sur des décennies. Au centre de ces mémoires, la figure de la mère apparaît comme un pilier. À travers elle, le film rend hommage à des générations de femmes sénégalaises souvent invisibilisées, mais essentielles dans la construction sociale, la solidarité communautaire et la transmission des valeurs. Le Secrétaire d’État salue également la capacité du film à porter un regard nouveau sur les quartiers populaires, non pas comme de simples espaces à aménager, mais comme des mondes riches de créativité, de résilience et de sens. Il rappelle enfin le rôle fondamental du cinéma documentaire : fixer l’éphémère, conserver les traces, ouvrir des espaces de débat et de réflexion collective. Une projection chargée d’émotion Lorsque les lumières s’éteignent et que le film commence, un silence dense s’installe dans la salle. À l’écran, Guinaw Rail apparaît, fragile et vivant à la fois. Les rails, omniprésents, deviennent des lignes de vie, des frontières mouvantes entre passé et avenir. La mère du réalisateur parle. Elle raconte, observe, se souvient. Son récit est simple, mais d’une profondeur bouleversante. Chaque mot semble porter le poids d’une existence entière, faite de sacrifices, de renoncements, mais aussi de fierté et d’amour. Dans la salle, les réactions sont palpables . LITI-LITI agit comme un miroir tendu à la société sénégalaise contemporaine. Le cinéma comme espace de dialogue.La projection est suivie d’un panel d’échanges . Les questions fusent, portant aussi bien sur les choix esthétiques que sur les enjeux sociaux et politiques de l’œuvre. Mamadou Khouma Guèye livre un témoignage sincère, parfois hésitant, mais profondément humain. Il raconte la difficulté de montrer le film à sa mère, les discussions autour du montage, les scènes qu’elle aurait voulu voir figurer à l’écran. « On ne peut pas tout mettre dans un film », explique-t-il, évoquant cette leçon apprise de son grand frère vivant à Londres. Il confie également que le film aurait pu durer cinq heures tant les histoires étaient nombreuses. Mais l’essentiel, selon lui, n’était pas de tout dire, mais de provoquer la discussion, le dialogue, la parole après la projection.
Le cinéaste revient sur son désir de filmer la banlieue autrement, loin des représentations réductrices souvent associées à la violence. Il souligne que LITI-LITI s’inscrit dans une série de portraits de femmes réalisés dans le quartier, rendant visibles celles qui se lèvent à l’aube pour faire vivre leurs familles et leurs communautés.
De la mémoire personnelle à la mémoire collective. Ce qui frappe dans LITI-LITI, c’est sa capacité à transformer une histoire personnelle en une mémoire collective. Le film dépasse largement le cadre du témoignage familial pour interroger les choix de développement urbain, les politiques publiques et leurs impacts sur les populations les plus vulnérables. En filmant sa mère, Mamadou Khouma Guèye filme toutes les mères. En filmant Guinaw Rail, il filme tous les quartiers menacés d’effacement. Le geste est à la fois intime et politique, discret et profondément subversif. Un jalon pour le cinéma sénégalais L’avant-première sénégalaise de LITI-LITI marque une étape importante pour le cinéma documentaire national. Elle rappelle que le Sénégal, riche d’une longue tradition cinématographique, continue de produire des œuvres capables de dialoguer avec le monde tout en restant profondément ancrées dans les réalités locales. En soutenant ce type de cinéma, les institutions culturelles affirment leur volonté de préserver les mémoires, de valoriser les récits endogènes et de faire de la culture un véritable outil de résistance et de réflexion. Quand l’attachement devient acte de résistance. LITI-LITI ne laisse personne indifférent. Il rappelle que l’attachement n’est pas une nostalgie stérile, mais une force. Une manière de dire non à l’effacement, non à l’oubli. Une manière de résister, par l’image et par la parole. En filmant l’attachement, Mamadou Khouma Guèye signe une œuvre nécessaire, à la fois élégante et engagée, qui s’inscrit durablement dans le paysage du cinéma africain contemporain.
Fatou Ba













