Mémoire en partage, avenir en héritage : le Sénégal pose les fondations de son Conseil national de la Mémoire et du Patrimoine historique

Au Musée des Civilisations noires, intellectuels, autorités et acteurs culturels conjuguent savoirs et engagements pour inscrire la mémoire nationale au cœur de la souveraineté sénégalaise

Dans l’écrin solennel et symbolique du Musée des Civilisations noires, lieu par excellence de la rencontre entre les temporalités africaines, le Sénégal a ouvert une page décisive de son histoire mémorielle. Les 15 et 16 décembre 2025, le Ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme organise un atelier préparatoire majeur en vue de la mise en place du Conseil national de la Mémoire et du Patrimoine historique (CNMPH). Un chantier intellectuel, politique et citoyen, voulu au plus haut sommet de l’État, pour penser, structurer et protéger ce que la nation a de plus intime : sa mémoire.

L’ouverture officielle de l’atelier, ce lundi 15 décembre 2025, a été présidée par Monsieur Amadou Ba, ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, en présence du secrétaire d’État Monsieur Bakary Sarr, de nombreuses autorités administratives, d’éminents universitaires, de chercheurs, de conservateurs du patrimoine, d’artistes, de représentants de la société civile et d’acteurs culturels . Dans une atmosphère à la fois studieuse et chargée d’émotion, cette rencontre de deux jours s’est imposée comme un moment de haute portée symbolique. Elle répond à une décision forte prise par Monsieur le Président de la République, lors du Conseil des ministres du mercredi 18 décembre 2024, de créer un organe national dédié à la mémoire et au patrimoine historique du Sénégal. Une décision qui traduit la volonté de l’État de mieux coordonner les actions de conservation, de valorisation et de transmission du patrimoine culturel national, matériel comme immatériel. L’objectif central de cet atelier est clair : proposer à l’Autorité un projet de décret portant création du Conseil national de la Mémoire et du Patrimoine historique du Sénégal, sur la base de larges concertations. Pendant deux jours, les participants sont appelés à réfléchir collectivement, à partager leurs expertises et à orienter les grandes lignes de ce futur organe stratégique, notamment autour de : ses objectifs fondamentaux ; ses missions et attributions ; sa composition et les critères de nomination de ses membres ; son fonctionnement institutionnel, juridique et réglementaire. Il ne s’agit donc pas d’un simple cadre consultatif, mais bien de la mise en place d’un instrument structurant de la politique nationale de la mémoire, capable d’articuler passé, présent et avenir. Moment fort de cette première journée, la note introductive prononcée par le professeur Massamba Guèye a donné la profondeur philosophique et anthropologique nécessaire aux travaux. Dans un propos dense, habité et parfois poignant, l’universitaire a rappelé que la mémoire n’est jamais neutre, et que chaque peuple porte en lui un imaginaire qui lui est propre. « Quand on regarde le monde avec les yeux des autres, il est évident qu’on voit chaque couleur avec son imaginaire. Chaque peuple a l’obligation de transmettre à ses enfants ce qu’il porte en lui-même mieux que ce qu’on lui a donné », a-t-il déclaré d’emblée. Pour le professeur Guèye, un peuple qui ne se raconte pas lui-même, qui ne porte pas « ses propres fagots sur sa tête », est condamné à vivre avec un imaginaire d’emprunt, façonné par d’autres. Dans un monde marqué par les assauts de la globalisation, les sociétés qui ne disposent pas de solides défenses mémorielles voient leur identité s’effriter, parfois de manière irréversible. Dans une approche résolument contemporaine, le professeur Guèye a insisté sur le fait que le patrimoine culturel ne se limite ni à une collection d’objets anciens ni à des monuments figés. « Le patrimoine constitue le centre de l’identité des peuples, un réseau de connexions sociales et un moteur de développement économique durable », a-t-il souligné. Au sens large, le patrimoine est cet héritage du passé dont nous jouissons aujourd’hui et que nous avons la responsabilité de transmettre aux générations futures. Mais il ne s’agit plus seulement du patrimoine latin, le bien foncier ou matériel. La notion s’est élargie pour englober des biens matériels, des monuments, mais aussi des éléments immatériels : savoir-faire, traditions, pratiques sociales, expressions orales, arts du spectacle. Un point fondamental a été mis en exergue : le patrimoine est un choix. « Chaque communauté est libre de choisir les éléments de son patrimoine à conserver ou à abandonner. Aucun chercheur, aucun gouvernement, aucune loi ne peut imposer à une communauté les objets de patrimoine qu’elle doit conserver », a martelé le professeur. Dans une réflexion nourrie de références intellectuelles, le professeur Massamba Guèye a rappelé la distinction essentielle entre mémoire et histoire. Si l’histoire est une discipline scientifique fondée sur la critique des sources et la quête d’objectivité, la mémoire, elle, est vivante, sélective, affective et plurielle. Citant Pierre-Guillaume de Roux, il a rappelé que « quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle ramasse le fagot qui lui plaît ». La mémoire se construit dans les cadres sociaux, comme l’a démontré Maurice Halbwachs, et s’inscrit dans une dynamique où mémoire, histoire et oubli sont intimement liés. Dès lors, la gestion du patrimoine historique dépasse la simple conservation technique : elle devient un engagement politique, un choix de société, une manière pour une nation d’assumer sa destinée. Les échanges ont permis de revisiter l’étendue du patrimoine historique sénégalais : patrimoine immobilier, sites archéologiques, villes et quartiers historiques, monuments religieux et politiques, mais aussi patrimoine subaquatique, souvent méconnu, comprenant les épaves et traces humaines immergées. Une attention particulière a été accordée au patrimoine culturel immatériel (PCI), tel que défini par la Convention de l’UNESCO de 2003. Traditions orales, arts du spectacle, pratiques sociales, rituels, savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel : autant d’éléments fragiles, car reposant sur la transmission et la confiance. « On ne transmet qu’à celui en qui on a confiance, et on ne transmet que ce qu’on veut transmettre », a rappelé le professeur Guèye. Au-delà de l’identité et de la cohésion sociale, le patrimoine joue un rôle diplomatique croissant, notamment à travers la restitution des biens culturels et la coopération muséale. Mais les défis sont immenses. Le trafic illicite des biens culturels constitue aujourd’hui l’une des menaces les plus graves. Le professeur Guèye a livré un témoignage saisissant, évoquant des tentatives de corruption visant à faire sortir clandestinement des objets patrimoniaux, preuve que la mémoire africaine reste convoitée. Dans un registre plus institutionnel, le professeur Mamadou Badji a présenté le texte de référence contextualisant la création du CNMPH. Rappelant la richesse pluriséculaire de l’histoire sénégalaise, il a souligné la nécessité de structurer les efforts de préservation et de transmission de la mémoire collective. L’atelier vise ainsi à : fixer les orientations stratégiques du Conseil ; définir ses missions et rôles ; établir sa composition et les critères de nomination ; élaborer son cadre juridique et réglementaire. Les résultats attendus incluent l’élaboration d’un document d’orientation, une proposition de cadre institutionnel et juridique, ainsi que des recommandations pour une politique nationale de la mémoire et du patrimoine. Au terme de la cérémonie d’ouverture, le ministre Amadou Ba a accordé une interview approfondie pour revenir sur les enjeux de cet atelier. Pour lui, le Conseil national de la Mémoire et du Patrimoine historique « vient à son heure ». « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. Il est impensable de parler de souveraineté lorsque notre histoire a été écrite par d’autres et imposée dans les curricula », a-t-il affirmé. Face aux défis du révisionnisme historique, à la banalisation des réseaux sociaux et à la perte de repères chez une partie de la jeunesse, le ministre plaide pour un ancrage profond dans l’histoire nationale, seule condition pour une lecture critique du monde contemporain. Il a également insisté sur la nécessité de connecter le Conseil à la diaspora et aux afro-descendants, de travailler sur les sites de mémoire comme Thiaroye 44, sur la restitution des biens culturels et sur la place du Sénégal dans les débats mémoriels internationaux. Dans un cri du cœur final, le ministre Amadou Ba a attiré l’attention sur la faiblesse des moyens alloués au secteur : 29 milliards de francs CFA pour trois ministères, une enveloppe jugée insuffisante pour assurer une gouvernance efficace de la culture. Pour lui, la souveraineté culturelle est le socle de la souveraineté économique. Le CNMPH doit donc être un levier stratégique, dynamique et inclusif, capable de sortir la mémoire des seules commémorations pour en faire un outil vivant de développement et de conscience nationale. En posant les bases du Conseil national de la Mémoire et du Patrimoine historique, le pays affirme sa volonté de reprendre la maîtrise de son récit, de protéger ses héritages et de transmettre à sa jeunesse non pas un passé figé, mais une mémoire vivante, critique et féconde.

Fatou Ba

Share this article