Quand les mots rassemblent l’Afrique : Dakar, capitale du verbe et de la mémoire

À la veille de la 33ᵉ Journée internationale de l’écrivain africain, l’Association des écrivains du Sénégal lance l’appel du continent depuis Keur Birago, pour célébrer l’unité, la création et la pluralité des voix littéraires africaines.

Il est des dates qui, loin de se dissoudre dans le tumulte des calendriers culturels, deviennent des repères identitaires. Le 7 novembre, depuis 1992, incarne pour l’Afrique ce souffle collectif qui unit les écrivains du continent autour d’une même conscience, celle du verbe africain.C’est cette année-là que l’Organisation de l’unité africaine (OUA) — ancêtre de l’actuelle Union africaine — a proclamé la Journée internationale de l’écrivain africain, une journée de réflexion, de mémoire et de prospective dédiée à la littérature africaine et à ses acteurs.

Instituée pour permettre aux écrivains, chercheurs, hommes et femmes de culture de “s’arrêter un peu et de voir ce qui se passe et ce qui doit venir”, cette journée se veut à la fois espace de bilan et laboratoire d’avenir. Elle invite à penser l’Afrique à travers ses mots, à s’interroger sur la place du livre dans les sociétés africaines, mais aussi à construire des passerelles entre oralité, écriture et modernité. De Lomé à Bamako, de Cotonou à Kinshasa, de Dakar à Nairobi, cette journée est célébrée avec ferveur dans les cercles littéraires, universitaires et culturels du continent. Mais Dakar, depuis une décennie, s’impose comme le cœur battant de cette célébration. La capitale sénégalaise, forte de sa tradition intellectuelle et de ses grandes figures des lettres — de Birago Diop à Mariama Bâ, de Cheikh Hamidou Kane à Boubacar Boris Diop — est devenue un rendez-vous continental incontournable où les écrivains africains se retrouvent pour interroger le sens de leur mission et les défis de leur temps. C’est donc dans cet esprit d’unité et de continuité que s’est tenue, à la Maison des écrivains Keur Birago, la conférence de presse de lancement de la 33ᵉ édition de la Journée internationale de l’écrivain africain. Sous la présidence de M. Abdoulaye Fodé Ndione, président de l’Association des écrivains du Sénégal (AES), cette rencontre a permis de dévoiler les grandes lignes du programme de cette édition, qui se déroulera du 7 au 11 novembre 2025 à Dakar, sous le thème fédérateur : « Littérature et Écriture plurielles » Un thème fort, ouvert, invitant à réfléchir sur la diversité des formes, des langues, des expériences et des esthétiques qui traversent aujourd’hui les lettres africaines.
Cette édition, placée sous le parrainage de M. Mamadou Tangara, ancien ministre des Affaires étrangères de la Gambie et actuel représentant de la Commission de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel, accueillera comme pays invité d’honneur la République démocratique du Congo (RDC). « Cette journée est d’abord un moment d’arrêt, une halte pour penser la culture, la littérature et le devenir de l’Afrique », a rappelé M. Ndione . Il a retracé avec émotion l’histoire et la signification de cette journée, avant d’insister sur l’engagement du Sénégal à maintenir vivante cette flamme. L’association des écrivains du Sénégal, soutenue par le ministère de la Culture, la Présidence de la République et la Primature, s’impose aujourd’hui comme le moteur de cette dynamique continentale.
Chaque année, elle parvient à rassembler des délégations d’auteurs venus de plus de vingt pays africains, témoignant de l’attraction intellectuelle de Dakar, devenue, selon les mots de certains écrivains, « la capitale du verbe africain ». Cette 33ᵉ édition s’annonce riche en activités, échanges et symboles. Le programme, présenté dans le détail par le président de l’AES, témoigne d’une volonté d’ouverture et de renouvellement. Vendredi 7 novembre : Cérémonie d’ouverture et hommage à la parole africaine La journée inaugurale s’ouvrira à 10h30 avec une cérémonie officielle marquée par plusieurs allocutions : le mot de bienvenue du président de l’AES ; le discours du président du PEN Sénégal ; l’intervention du parrain, M. Mamadou Tangara ; et les discours officiels des autorités culturelles sénégalaises et congolaises. La présence annoncée de Madame la ministre de la Culture de la République démocratique du Congo, elle-même poétesse et présidente d’une association d’écrivains congolais, ainsi que de l’ambassadeur du Congo au Sénégal, ancien ministre de la Culture, conférera à cette ouverture une dimension panafricaine et symbolique forte. Des distinctions honorifiques seront remises, non pas sous forme de prix littéraires — suspendus pour repenser leur format — mais en témoignage de reconnaissance à des acteurs du livre et de la culture. Dans l’après-midi, un moment très attendu : une conférence magistrale de Mme Rokhiyatou Bâ, fille du grand maître Amadou Hampâté Bâ, et présidente de la Fondation Hampâté Bâ à Abidjan. Son intervention sur « L’oralité et l’écriture dans l’œuvre d’Hampâté Bâ » promet d’être l’un des temps forts de cette édition. Elle permettra de réinterroger la transmission du savoir africain, entre parole, mémoire et écriture moderne. Samedi 8 novembre : La journée du pays invité d’honneur Le deuxième jour sera consacré à la République démocratique du Congo, pays invité d’honneur. Une délégation d’écrivains, universitaires et diplomates congolais présentera la vitalité de la scène littéraire congolaise, riche et plurielle, entre Kinshasa, Goma et Lubumbashi. La matinée sera dédiée à des communications thématiques, et à une table ronde sur la littérature congolaise contemporaine, animée par l’ambassadeur du Congo. L’après-midi sera marqué par la rencontre des Centres PEN africains, un espace de dialogue sur la liberté d’expression, la protection des écrivains et la circulation des œuvres sur le continent. Dimanche 9 novembre : La journée du parrain. Le troisième jour rendra hommage au parrain de cette édition, M. Mamadou Tangara. Un vernissage photographique retrace son parcours diplomatique et culturel, ponctué de portraits et d’archives visuelles de ses rencontres avec des figures du continent. Des témoignages croisés, venus de Gambie, du Sénégal et d’autres pays partenaires, mettront en lumière le rôle de M. Tangara dans la diplomatie culturelle africaine.
Des communications académiques et réflexions sur le leadership culturel en Afrique viendront enrichir la journée, avant qu’elle ne s’achève par un colloque animé par la professeure Aminata Haïdara de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Son intervention sur « Littérature et écriture plurielles » explorera les multiples voix, langues et styles de la création africaine contemporaine. Lundi 10 et mardi 11 novembre : Communications et clôture Les deux derniers jours seront consacrés aux communications libres des délégués étrangers — une vingtaine d’écrivains et de chercheurs venus d’Afrique, d’Europe et des Amériques. Chacun abordera le thème central selon sa sensibilité. La cérémonie de clôture, prévue le 11 novembre, sera présidée par le ministre de la Culture ou son secrétaire d’État, marquant la fin d’un cycle et l’ouverture d’un nouveau chapitre pour les lettres africaines. L’Association des écrivains du Sénégal n’évolue pas en vase clos. Son partenariat avec les institutions nationales – le ministère de la Culture, la Présidence, et la Primature – témoigne d’une volonté politique affirmée de faire de la littérature un pilier du développement culturel et symbolique du pays. De plus en plus, les écrivains africains considèrent Dakar comme un espace d’accueil et d’inspiration. Chaque année, ils viennent échanger, débattre, rêver, et construire des ponts entre leurs cultures et leurs langues. La ville, ouverte sur l’Atlantique et sur le monde, incarne le symbole même du dialogue des imaginaires. Le choix du thème « Littérature et Écriture plurielles » reflète les mutations profondes de la création littéraire contemporaine. L’Afrique d’aujourd’hui s’écrit en plusieurs langues, se lit sur plusieurs supports, et s’adresse à plusieurs générations de lecteurs. Cette pluralité est une force, non une dispersion. À une époque où les crises secouent le monde, les écrivains africains rappellent, depuis Dakar, que l’avenir du continent se joue aussi dans la littérature. Car, comme l’écrivait Birago Diop, « Les morts ne sont pas morts, ils sont dans les mots. » Et c’est bien à travers ces mots, pluriels et libres, que se dessine l’Afrique de demain.

Fatou Ba

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