Au Musée des Civilisations noires, la pensée de Frantz Fanon ressurgit comme boussole politique et intellectuelle face à un monde multipolaire en recomposition
Le coup d’envoi du colloque international consacré à Frantz Fanon. C’est dans l’écrin symbolique de la Galerie Penc que s’est tenue la conférence inaugurale, moment fort d’un rendez-vous intellectuel majeur inscrit dans le cadre du centenaire de la naissance du penseur martiniquais, figure incontournable des luttes de libération du XXᵉ siècle.
Pour ouvrir ces travaux, le choix de l’orateur ne devait rien au hasard. Économiste sénégalais de renom, essayiste engagé et voix critique des orthodoxies économiques dominantes, Ndongo Samba Sylla a livré une conférence dense, rigoureuse et profondément politique, intitulée : « Unité africaine et libération : se réarmer avec Fanon pour faire face à un monde multipolaire ». Une intervention qui a immédiatement posé le ton du colloque : celui d’un retour exigeant à Fanon, non comme icône figée ou figure muséifiée, mais comme pensée vivante, radicale et toujours dérangeante. Le Musée, institution emblématique dédiée à la valorisation des héritages africains et afro-descendants, s’impose ici comme un espace de résonance naturelle pour la pensée fanonienne. Fanon, psychiatre, militant anticolonial et théoricien de la décolonisation, a toujours insisté sur la nécessité de réappropriation de soi, de l’histoire et de la dignité des peuples dominés. Le cadre n’est donc pas neutre : il dialogue avec le propos, le prolonge et l’amplifie. Dès l’entame de son allocution, Ndongo Samba Sylla situe l’enjeu. Il ne s’agit pas de célébrer Fanon pour Fanon, ni de le célébrer dans une nostalgie stérile. Il s’agit de comprendre ce que Fanon peut encore nous dire aujourd’hui, dans un monde profondément transformé, marqué par la fin de la bipolarité Est-Ouest, l’émergence de nouvelles puissances, la crise du multilatéralisme et la persistance de formes renouvelées de domination. « Se réarmer avec Fanon », explique-t-il, « c’est d’abord redécouvrir son œuvre, s’en inspirer et essayer de poursuivre le combat qu’il a mené ». Un combat qui, rappelle l’économiste, ne se limitait pas à la décolonisation formelle des territoires africains, mais visait une libération beaucoup plus profonde : celle de l’homme de toutes les formes d’aliénation , économiques, politiques, culturelles et mentales. Fanon n’est plus seulement l’auteur des Damnés de la terre, il devient un compagnon de route pour penser les impasses contemporaines du développement, de la souveraineté et de la démocratie en Afrique.Au cœur de l’intervention de Ndongo Samba Sylla se trouve une formule fanonienne qu’il qualifie de centrale : « restituer la nation au peuple ». Une phrase simple en apparence, mais dont les implications sont considérables. Pour l’économiste, cette restitution est d’abord politique. Elle suppose que l’État cesse d’être un instrument au service d’intérêts minoritaires locaux ou étrangers pour redevenir l’expression des besoins, des aspirations et des luttes des classes populaires. « Il faut que le gouvernement parle pour les déshérités », insiste-t-il, reprenant fidèlement l’esprit de Fanon. Mais cette restitution est aussi économique. Ndongo Samba Sylla élargit alors la réflexion en abordant un sujet qui lui est cher : le système monétaire international. Il décrit un monde structuré autour de quelques monnaies fortes , le dollar, l’euro qui servent à la fois de monnaies nationales et internationales, créant ainsi des asymétries profondes. « Ce système crée des inégalités, crée le sous-développement », a-t-il affirmé . Pour lui, un système monétaire juste devrait permettre à chaque pays d’effectuer ses paiements extérieurs dans sa propre monnaie. Une possibilité aujourd’hui largement refusée aux pays africains. Dans un passage particulier Ndongo Samba Sylla esquisse les contours d’une alternative concrète. Selon lui, l’Afrique dispose des ressources intellectuelles et politiques nécessaires pour bâtir un système de paiement continental, permettant aux pays africains d’échanger entre eux sans passer par le dollar ou l’euro. Une telle architecture monétaire renforcerait non seulement le commerce intra-africain, mais aussi la souveraineté collective du continent. Elle pourrait également inclure la diaspora caribéenne, conçue comme un bloc solidaire, renforçant ainsi les liens historiques, économiques et culturels entre l’Afrique et ses diasporas. « Cela permettrait d’avoir des relations de solidarité et une cohérence économique renforcée entre l’Afrique et sa diaspora », explique-t-il, soulignant la portée géopolitique d’une telle initiative dans un monde multipolaire. Pour lui, Fanon ne parlait pas de démocratie au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Son lexique était celui de la libération, de la lutte et de la révolution. « Les mots ont une histoire », rappelle-t-il. À l’époque de Fanon, la démocratie n’était pas encore érigée en référentiel suprême du bien politique. Ce n’est qu’après la guerre froide, explique-t-il, que la démocratie libérale s’est imposée comme norme universelle, souvent sous l’impulsion des États-Unis. Mais cette démocratie, selon lui, est largement vidée de sa substance. « On vous dit que vous allez faire des élections, mais quel que soit le vainqueur, on ne change pas de politique économique », déplore-t-il. Le résultat : marginalisation, exclusion sociale, désillusion des jeunesses africaines, devenues les « nouveaux damnés de la terre ». Ndongo Samba Sylla va plus loin en remettant en cause le terme même de démocratie pour qualifier les régimes contemporains. Selon lui, ce que nous vivons relève davantage d’une oligarchie libérale que d’une véritable démocratie. Il rappelle que dans la Constitution américaine, le mot « démocratie » n’apparaît pas, un choix révélateur d’une méfiance historique envers le pouvoir populaire. La démocratie véritable, insiste-t-il, suppose que le peuple fasse les lois, contrôle l’exécutif, participe aux tribunaux et maîtrise l’économie. Or, dans le capitalisme contemporain, les décisions économiques sont prises par une minorité de détenteurs de capitaux, qui influencent ou contrôlent les choix politiques. « La vraie démocratie, c’est le peuple qui a le contrôle », martèle-t-il. Critiquer la démocratie libérale ne signifie pas, précise-t-il, faire l’apologie de régimes autoritaires. Il s’agit plutôt de penser un régime politique capable de libérer l’homme et de permettre son épanouissement intégral. Fanon, rappelle-t-il, décrit un monde structuré par la violence et appelle à s’y opposer. Il place le peuple au centre de l’horizon politique. Or, dans le vocabulaire contemporain, ce type de discours est souvent disqualifié par l’étiquette de populisme. « Malheureusement, cela montre à quel point nous sommes éloignés du paradigme de libération », regrette-t-il. Un paradigme que l’Afrique, selon lui, doit urgemment réhabiliter pour affronter les défis actuels. Alors que le colloque se poursuit avec d’autres communications et débats, une certitude s’impose : à Dakar, en ce mois de décembre 2025, Frantz Fanon n’a rien d’un penseur du passé. Il est, plus que jamais, une voix pour l’avenir.
Fatou Ba













