À l’Institut français de Dakar, la deuxième édition de “Constellations et Cosmogonies” a fait dialoguer science, mythes et spiritualité dans une nuit où l’univers est devenu un livre ouvert
À la tombée de la nuit, les jardins de l’Institut français de Dakar se transforment en observatoire à ciel ouvert. Télescopes pointés vers l’infini, enfants armés de pinceaux l’après-midi, penseurs, scientifiques, artistes et gardiens de traditions réunis sous les étoiles : la deuxième édition de “Constellations et Cosmogonies” confirme son ambition , faire dialoguer les savoirs, reconnecter le ciel aux racines africaines et replacer la science au cœur des imaginaires.
Dans un mois de Ramadan propice à l’introspection, l’événement s’impose déjà comme un rendez-vous culturel et scientifique majeur à Dakar. Quand les enfants peignent les étoiles
Dès l’après-midi, les plus jeunes ont ouvert le bal avec des ateliers de peinture et de batik inspirés des imageries dogon. Des constellations stylisées, des figures mythologiques, des astres revisités à travers des couleurs vives. L’objectif : faire entrer l’univers dans l’imaginaire. Cette transmission artistique précédait une immersion plus scientifique. Le vendredi déjà, de 11h à 14h , au-delà du temps prévu tant l’enthousiasme était fort , le professeur Baïdy Demba Diop avait initié les enfants aux mystères du cosmos.
« Étudier l’univers pour améliorer la vie sur Terre ». Secrétaire chargé de la formation à l’Association sénégalaise pour la promotion de l’astronomie et coordinateur pédagogique national des SVT, le Pr. Baïdy Diop n’enseigne pas l’astronomie pour faire rêver seulement.
« Nous n’étudions pas l’univers pour sa beauté, mais pour améliorer les conditions de vie sur notre planète. » Devant un public captivé, il explique la fragilité de la Terre en prenant l’exemple de Vénus, dont l’effet de serre extrême porte la température à 480 degrés. La comparaison est saisissante : Si l’équilibre atmosphérique terrestre est rompu, la planète pourrait devenir invivable. Il rappelle aussi que les technologies modernes , téléphonie mobile, radiographie médicale, satellites de surveillance , trouvent leurs racines dans la recherche astronomique. « Un pays qui veut se développer utilise le spatial. »
L’astronomie devient alors outil de souveraineté, de sécurité, de développement durable. Elle devient aussi un acte de foi dans l’intelligence africaine. Le professeur cite l’exemple de Cheikh Modibo Diarra, ingénieur ayant contribué à la mission Pathfinder vers Mars, preuve éclatante que l’Afrique a sa place dans la conquête spatiale. Mais l’instant le plus fascinant reste celui où il évoque le savoir des Dogons du Mali, qui affirmaient depuis des générations que l’étoile Sirius est double , une découverte confirmée bien plus tard par l’astronomie moderne. « Les Africains peuvent regarder le ciel comme un écran de télévision gratuit. Les plus curieux en profiteront le plus. » . Science et traditions : une reconnexion nécessaire . Parmi les intervenants majeurs de la soirée, l’astronome Maram Kairé, directeur de l’Agence sénégalaise d’études spatiales, voit dans cette rencontre un symbole fort. « Il n’y a jamais eu de déconnexion totale entre l’Afrique et le ciel. Peut-être une rupture dans l’écriture, mais pas dans l’observation. » Il plaide pour une reconnaissance des savoirs endogènes , orientation par les étoiles, lecture des cycles célestes ,tout en soulignant la nécessité de les soumettre à l’épreuve scientifique. « Intégrer le savoir traditionnel, oui. Mais le vérifier scientifiquement. C’est notre responsabilité envers les générations futures. » . Pour lui, “Constellations et Cosmogonies” pourrait devenir un événement labellisé majeur, au croisement de la vulgarisation scientifique et du dialogue culturel. Quand l’art rencontre les mythes. Le premier panel, modéré par la journaliste sénégalaise Ana Rocha, réunissait l’artiste mauritanien Oumar Ball, la galeriste Océane Harati et l’écrivain malgache Elie Ramanankavana. Thème : “Quand l’art rencontre les mythes : Échos de résidences de la Villa Ndar.” Entre récits poétiques et réflexions plastiques, les intervenants ont montré comment les mythes ne sont pas des vestiges du passé mais des matrices contemporaines de création. Les cosmogonies africaines nourrissent encore aujourd’hui la littérature, la peinture, le design, le jeu vidéo. L’artiste Milcos, spécialiste des mythes dogon, a présenté un jeu vidéo inspiré de cette cosmogonie, preuve que la tradition peut dialoguer avec le numérique. Entre science, religions et mythes fondateurs Le second panel, modéré par le journaliste et doctorant Paap Seen, explorait les passerelles entre spiritualité et astrophysique. Autour de la table : Maram Kairé, Sa Majesté Alys O. Dédhou, Reine d’Ousseye en Casamance ;Ousmane Timéra, islamologue spécialiste de la cosmogonie coranique, Milcos , Dr Anne Catherine D. S. Bèye, directrice de La Source aux Lamantins Les échanges ont souligné une évidence : les grandes religions et les traditions africaines partagent une fascination pour l’origine du monde. Les textes sacrés, comme les récits mythologiques, tentent de répondre aux mêmes questions que la science : d’où venons-nous ? Sommes-nous seuls ? Quel est le sens de notre présence ? Loin de s’opposer, les approches se complètent. La science explique les mécanismes ; les mythes donnent du sens. Une nuit d’observation, entre magie et transmission
À la nuit tombée, les télescopes installés dans les jardins attirent une foule dense. Parents et enfants se succèdent pour observer la voûte céleste. Certains découvrent pour la première fois Sirius, l’étoile la plus brillante du ciel. Le silence se fait lorsque l’œil touche l’oculaire. L’univers devient intime. La directrice déléguée de l’Institut français de Dakar, Valérie Lesbros, rappelle l’esprit de la manifestation : « Nous voulons être un lieu ouvert à tous, où sciences, arts et croyances dialoguent. » Elle souligne aussi l’actualité du projet d’observatoire astronomique au Sénégal, signe que le pays regarde désormais résolument vers le ciel. Le ciel comme patrimoine commun “Constellations et Cosmogonies” n’est pas qu’un événement culturel. C’est un manifeste silencieux : le ciel appartient à tout le monde. Dans une Afrique souvent cantonnée aux récits du passé, cette soirée affirme une ambition tournée vers l’avenir. L’astronomie devient un levier de développement, un outil pédagogique, un espace de souveraineté scientifique. Mais elle reste aussi de la poésie.
Entre les mythes dogon et les satellites modernes, entre les vers malgaches et les équations astrophysiques, une même quête relie les intervenants : comprendre notre place dans l’univers sans perdre nos racines. Sous les étoiles de Dakar, le 28 février, science et cosmogonie n’étaient plus opposées. Elles formaient une seule constellation.
Fatou Ba







