Au Musée Théodore Monod, chercheurs et conservateurs repensent la restitution des biens culturels entre histoire, science et communautés
Dans l’enceinte du prestigieux Musée Théodore Monod d’art africain à Dakar, un moment de réflexion majeur s’est tenu autour d’une question qui traverse aujourd’hui les institutions culturelles du monde entier : la souveraineté et la restitution des biens culturels africains.
Ce colloque international, inscrit dans la dynamique du forum Souverainetés & restitutions des biens culturels organisé du 23 au 26 février 2026 à Dakar, a réuni chercheurs, conservateurs, universitaires et spécialistes du patrimoine pour déplacer le regard habituellement porté sur ces débats. L’objectif était clair : dépasser la seule question du retour physique des œuvres vers l’Afrique pour réfléchir à ce qui se joue après la restitution , la gestion des collections, la transmission aux communautés, le rôle des diasporas et l’impact sur le tourisme culturel. Durant cette journée riche en panels et en discussions, une évidence s’est imposée : la restitution n’est pas seulement un acte diplomatique ou juridique, elle constitue un projet culturel, scientifique et politique. Une ouverture marquée par un appel à repenser les musées africains. La rencontre s’est ouverte par le mot d’introduction de El Hadj Malick Ndiaye, directeur du Musée Théodore Monod d’art africain. Devant un public composé d’universitaires, de professionnels des musées et d’acteurs culturels, il a rappelé que les débats sur la restitution ont profondément transformé la manière dont les musées africains se pensent aujourd’hui. Selon lui, le musée africain du XXIᵉ siècle ne peut plus être uniquement un espace d’exposition hérité du modèle colonial. Il doit devenir un lieu de dialogue avec les communautés, un centre de recherche vivant et un acteur de souveraineté culturelle. Dans son intervention, il a insisté sur la nécessité de replacer les objets dans leur contexte social, spirituel et historique. Les biens culturels africains conservés dans les musées européens ne sont pas seulement des artefacts : ils portent une mémoire collective, des récits et parfois même des fonctions rituelles. Cette perspective rejoint les réflexions contemporaines sur la décolonisation des musées, un mouvement qui vise à rééquilibrer les relations entre institutions occidentales et africaines, tout en réaffirmant le rôle des chercheurs et des communautés locales dans l’écriture de l’histoire. Les collections à l’heure des restitutions : un débat central .Le premier panel de la journée, intitulé « Collections à l’heure des restitutions », était modéré par El Hadj Malick Ndiaye. Cette session a permis d’ouvrir une discussion approfondie sur les enjeux scientifiques, politiques et éthiques liés aux collections africaines conservées à l’étranger. Au cœur des échanges, une idée forte a émergé : la restitution ne doit pas être perçue comme la fin d’un processus, mais plutôt comme le début d’une nouvelle relation entre les institutions culturelles du Nord et du Sud.
Les intervenants ont également évoqué une réalité souvent méconnue du grand public : une grande partie des objets africains conservés dans les musées occidentaux ne sont pas exposés. Ils restent stockés dans des réserves, parfois invisibles pendant des décennies.
Comme l’a rappelé l’une des réflexions discutées durant le panel : « Tout ce qui n’est pas exposé est en réserve. » Cette phrase résume une problématique fondamentale : la visibilité du patrimoine africain dans les musées du monde. Silences et bruits dans les musées ethnographiques européens . La première intervention scientifique du panel a été présentée par Elieth Eyebiyi et Sara Tassi, autour d’un sujet particulièrement marquant : « Silences et bruits dans les musées ethnographiques européens : collections, réserves et infrastructures de visibilisation ». Leur réflexion a interrogé les dynamiques de présence et d’absence des objets africains dans les institutions muséales occidentales. Dans de nombreux musées européens, les collections issues de l’Afrique sont considérables, mais souvent invisibles pour le public. Les chercheuses ont expliqué que ces collections sont parfois conservées dans des réserves vastes et complexes, où elles deviennent des objets scientifiques plutôt que des témoins vivants d’une culture. Cette situation crée une forme de silence autour de ces patrimoines. Pour analyser ce phénomène, elles se sont appuyées sur plusieurs références intellectuelles majeures, notamment les travaux du philosophe congolais Valentin-Yves Mudimbe, auteur de l’ouvrage L’invention de l’Afrique, qui questionne la construction du regard occidental sur l’Afrique. L’idée centrale développée lors de cette présentation est que les musées ne sont pas neutres. Ils participent à la fabrication d’un récit historique et culturel. Ainsi, choisir d’exposer ou de ne pas exposer un objet revient aussi à décider de la place qu’il occupe dans l’histoire mondiale. Collaborations scientifiques et restitution autour des archives photographiques Un autre moment important du colloque a été consacré aux archives visuelles et photographiques, souvent moins médiatisées que les objets d’art, mais tout aussi cruciales pour la mémoire historique. Katia Kukawka et Elsa Tilly ont présenté une communication sur : « Collaborations scientifiques et enjeux de restitution autour de fonds photographiques. Leur intervention s’est appuyée sur un partenariat entre le Centre de Recherche et de Documentation du Sénégal et le Musée d’Aquitaine.
Ce projet illustre un nouveau modèle de coopération scientifique entre les institutions africaines et européennes. Il ne s’agit plus seulement de restituer des objets, mais aussi de partager les connaissances, les archives et les outils de recherche. Les archives photographiques étudiées dans ce cadre sont issues notamment du fonds Georges Duchemin, conservé au CRDS. Cette collection comprend plus de deux mille négatifs documentant divers aspects de la vie dans la région de Saint-Louis et dans la vallée du fleuve Sénégal. Ces images représentent des paysages, des métiers, des événements locaux et des portraits. Elles constituent aujourd’hui une mémoire visuelle exceptionnelle pour comprendre l’histoire sociale et culturelle du Sénégal. Un regard historique sur le CRDS et la mémoire coloniale Au cours du panel, les intervenants ont rappelé l’histoire du Centre de Recherche et de Documentation du Sénégal, un acteur essentiel de la recherche historique et patrimoniale dans le pays. Créé en 1943 pendant la période de l’Afrique Occidentale Française, le centre était initialement affilié à l’Institut Français d’Afrique Noire. Il portait alors l’appellation IFAN/Sénégal-Mauritanie, tandis que le musée était nommé en référence au naturaliste Michel Adanson. Après les indépendances, l’institution est devenue autonome en 1962, avant d’être rattachée en 2007 à l’Université Gaston Berger. Aujourd’hui, elle continue de jouer un rôle crucial dans la recherche historique, la documentation et la préservation des archives nationales. Cette évolution institutionnelle reflète elle-même les transformations politiques et culturelles du Sénégal, ainsi que la volonté de reprendre le contrôle sur la production du savoir.
Les défis de la conservation dans les musées africains La communication de Cécile Mendy a constitué l’un des moments les plus marquants de la journée. Son intervention, intitulée :
« Les défis de la conservation dans les musées en Afrique : la conservation endogène, un savoir-faire ancestral », a abordé une question essentielle : comment conserver les objets patrimoniaux africains en tenant compte des savoirs locaux. Aujourd’hui, les musées africains sont confrontés à plusieurs défis : les conditions climatiques parfois difficiles pour la conservation des objets ; le manque d’infrastructures adaptées ; les ressources financières limitées ; l’héritage de normes muséales occidentales parfois inadaptées aux réalités locales. Dans ce contexte, la chercheuse propose de valoriser les pratiques endogènes de conservation, développées depuis des siècles par les communautés africaines.
Ces pratiques incluent l’utilisation de matériaux naturels, de techniques traditionnelles et de connaissances environnementales qui ont permis la préservation d’objets culturels bien avant l’apparition des musées modernes. La souveraineté culturelle au cœur des débats Le colloque a permis de poser une question fondamentale :Qui décide du statut, de l’usage et de la signification des objets culturels ? Cette interrogation dépasse la simple question du retour physique des œuvres. Elle touche à la souveraineté symbolique et narrative des sociétés africaines. Pendant longtemps, les objets africains ont été interprétés à travers le regard des anthropologues et conservateurs occidentaux. Aujourd’hui, les chercheurs africains revendiquent la possibilité de produire leurs propres récits historiques.
Cette démarche s’inscrit dans un mouvement global de réappropriation du patrimoine et de réécriture de l’histoire. Entre restitution et reconstruction du récit africain. le développement de musées modernes et adaptés ; la formation de conservateurs et de chercheurs ;
la participation des communautés locales ; l’implication des diasporas africaines ;
la création de nouvelles politiques culturelles.La restitution peut contribuer à renforcer l’attractivité culturelle des villes africaines et à valoriser les patrimoines locaux. Un forum pour déplacer le regard Le forum Souverainetés & restitutions des biens culturels se distingue par son ambition : déplacer le centre de gravité des discussions vers l’Afrique.
Pendant longtemps, ces débats se tenaient principalement en Europe. Aujourd’hui, ils se déroulent de plus en plus sur le continent africain, où les acteurs locaux prennent la parole et définissent leurs priorités. Ce changement marque une étape importante dans la transformation du paysage muséal mondial. Une dynamique intellectuelle et politique en pleine évolution. Au-delà des présentations académiques, ce colloque a également été un espace de dialogue entre générations de chercheurs. Étudiants, jeunes chercheurs et professionnels du patrimoine ont pu échanger avec des spécialistes internationaux. Cette interaction montre que la question de la restitution n’est pas seulement un sujet historique, mais un enjeu contemporain qui concerne l’avenir des sociétés africaines. Les discussions ont également souligné la nécessité de renforcer les réseaux de coopération entre institutions africaines et internationales. vers une nouvelle ère des musées africains. La journée du 24 février 2026 au Musée Théodore Monod d’art africain restera comme un moment clé dans la réflexion sur la souveraineté culturelle en Afrique. Ce colloque a démontré que la restitution des biens culturels ne se limite pas à un transfert d’objets. Elle ouvre un champ de réflexion beaucoup plus large sur la mémoire, l’identité, la recherche scientifique et la place de l’Afrique dans l’histoire mondiale.
Fatou Ba










